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Entretien réalisé à Paris par Sarah Hirschmuller

 

 

 

 

Sarah Hirschmuller : Avec le recul aujourd’hui, qu’est-ce qui t’a poussée à faire tes premières photos, ta première série ?

Caroline Oury : J’ai toujours eu envie d’avoir une pratique artistique, mais je voulais être écrivain. Et finalement quand je me suis donné vraiment les moyens de passer à l’acte, en abandonnant ma thèse, j’ai fait des photos. Ce que je voulais, c’était l’expression, quel que soit le moyen d’expression. Et le moyen qui m’a paru le plus commode, qui continue d’ailleurs à me sembler le plus commode, c’est la photographie.


S. H. : Il y avait un support qui était déjà un support d’images, puisque tu as choisi de travailler à partir des cartes du tarot divinatoire

C. O. : Oui, c’était la traduction, si l’on veut, d’une image en une autre… la traduction dans mon langage d’une image préexistante.


S. H. : Ce principe n’est-il pas un peu resté le tien par la suite ?

C. O. : C’est possible, mais de manière beaucoup plus inconsciente… C’est vrai que j’essaie de voir un maximum d’images et de m’en imprégner, pour m’inscrire dans une tradition, pour que ma photographie soit la reprise de choses préexistantes. Je ne pars pas uniquement de moi. C’est parce qu’il y a des images que j’en fais… J’en fais parce qu’il y en a déjà !


S. H. : Tu as commencé en accordant beaucoup de place à la préparation mentale de tes images… Cette visualisation préalable t’est de moins en moins nécessaire.

C. O. : Oui, il y a de plus en plus d’improvisation. J’essaie de faire confiance à la photographie au lieu de me faire confiance à moi-même… C’est parallèle avec mon utilisation du retardateur : je veux que ce soit l’appareil qui décide, pas moi.


S. H. : Qu’est-ce que tu crois que tu essaies de voir ?

C. O. : J’aime bien qu’une photo que j’ai prise me surprenne, qu’elle me dise quelque chose que je n’ai pas préparé moi-même. Et que du coup elle puisse me tenir compagnie. On ne se tient pas compagnie à soi-même…


S. H. : Donc tes photographies, en quelque sorte, tu essaies qu’elles soient des autres pour toi ?

C. O. : Oui, en quelque sorte…


S. H. : En ce moment, ton travail implique justement beaucoup d’autres personnes… Tu as constitué une sorte de troupe pour faire non pas du théâtre, mais des photos…

C. O. : Ce qui m’intéresse, c’est ce mélange entre des images préexistantes et ce qu’on ne peut pas prévoir, l’expérience, l’instant. Ce que l’appareil capte finalement, c’est du réel, même si le cadre de l’expérience est très déterminé. C’est cette réalisation que je cherche.


S. H. : Et c’est une réalisation qui passe par de l’imprévu, de l’expérimental et… des autres ?

C. O. : Voilà.


S. H. : Quel rapport as-tu à la prolifération actuelle des images ? Comment maintiens-tu le désir d’en faire ?

C. O. : Je pense que c’est de l’inconscience ! (rires) Sans poser la question de la valeur, je postule que ça vaut la peine, que ça vaut le temps que j’y passe… Mais il n’y a pas tant d’images. Ce sont les images fortes, les images-individus qui donnent de l’intérêt aux images en général, qui font que ça vaut la peine de les regarder toutes, éventuellement… toute la société des images.


S. H. : Comment ressens-tu le regard des autres sur tes photos ?

C. O. : J’attends qu’on me révèle ce que j’ai fait. Le sentiment des autres m’est très précieux, ce qu’ils voient dans la photo… ce que ça leur rappelle, ce que ça leur suggère… ça m’intéresse énormément.


S. H. : Regrettes-tu parfois de ne pas avoir appris à dessiner, à peindre ?

C. O. : Non, d’abord je n’en suis pas du tout capable, et puis j’aime l’image immatérielle, l’image sans matière de la photographie… parfaitement lisse. J’aime que ce soit le réel qui inscrive la photographie, que ce soit le réel qui devienne image, directement… Que ce soit uniquement un procédé chimique. C’est ça qui me plaît : le devenir-image du réel. Devenir image, ce n’est pas forcément tragique, comme le veut Barthes avec l’idée que ce qu’on photographie est toujours-déjà mort… C’est aussi une consécration.


S. H. : Est-ce que tu crois que c’est possible que tu reviennes un jour à des photos mises en scène avec des objets, ou est-ce que tu crois que c’est complètement révolu ?

C. O. : Non, non, c’est possible que je refasse ça, c’est tout à fait possible… J’ai besoin de faire des photos, donc si un jour je n’ai plus qu’une paire de lunettes et un cendrier à photographier sur une table, eh bien je le ferai ! (rires) Enfin, j’espère ne pas avoir besoin de revenir en arrière… Il n’y a presque plus pour moi que le geste qui compte, le geste d’appuyer sur le déclencheur… Non, pas le geste : le regard. Le regard, tout simplement. Que n’importe quoi puisse devenir photo si je le décide… Mais ça, c’est un fantasme !


S. H. : Ça ne se passe pas comme ça…

C. O. : Non, c’est un peu plus difficile que ça.


S. H. : Si tu n’étais pas limitée financièrement, quelles images ferais-tu ? Tu as une idée ou pas ?

C. O. : Non, je crois que je ferais les images que je fais là, tous les jours… Je n’ai pas de fantasmes. Ah si, je ferais du cinéma. Si ça ne coûtait rien à personne, si c’était de l’argent tombé du ciel, je ferais du cinéma.


S. H. : Tu fais beaucoup de photos pour une même pose des acteurs… Est-ce que tu aimerais arriver à faire une photo unique ?

C. O. : Non, pas du tout, au contraire c’est un cauchemar pour moi, la photo unique… Ce qui compte, c’est la répétition de la photo, c’est le fait qu’on fasse plusieurs fois la même.


S. H. : Voilà, c’est ça ma question : pourquoi ça compte – indépendamment des questions techniques qu’on comprend bien ?

C. O. : Ça compte parce que ça nous soumet, nous, pendant qu’on fait la photo, à une répétition, à expérimenter cette redite du geste… Ça donne une contrainte un peu gênante, un peu désagréable, donc ça facilite peut-être le passage à une expression de soi, enfin… à une expression visuelle de soi. Une expression qui passe sur le visage. Parce qu’il y a une contrainte, une contrariété… Ce n’est pas du tout méchant, mais on est contrariés.


S. H. : Quand tu photographiais des objets, tu faisais moins de photos pour une même image finale ?

C. O. : Ah c’est sûr, les objets, je n’avais pas besoin de les contrarier ! C’était différent. Mais j’avais quand même besoin de les chercher, les photos. De les chercher pendant que je les prenais. D’aller les chercher. J’avais quand même besoin d’une mise à l’épreuve de moi, d’une espèce de souffrance, au moment où je prenais la photo. Que ce soit pénible, quand même, pour une raison ou pour une autre.


S. H. : Donc finalement ce que tu dis, c’est que la dimension d’expérience, et quasiment d’épreuve, dans le fait même de prendre la photo, a toujours été présente ?

C. O. : Oui. Il faut un travail, c’est bien le moins… Il n’y a pas de plaisir sans peine !


 

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