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Exposition 2002, galerie Claude Lemand, Paris

 

 

 

 

Dans la chambre secrète d’un cerveau d’enfant, une vision, puis plusieurs. Les unes après les autres, les unes par-dessus les autres, comme le reportage intérieur d’un rêve interminable toujours menacé par le cauchemar. Au début le regard accommode mal, mélange ou superpose les aperçus énigmatiques d’un monde insaisissable à force d’être considéré de trop près. Un chandelier fantomatique hante le bonheur printanier d’une prairie ; les lames cruelles de fins ciseaux guettent un branchage de fleurs blanches tragiquement jolies ; une main retient contre la pierre un voile de mariée — ou est-ce un linceul ? Les Compositions nous prennent au piège d’un jeu de séduction paradoxal, où pudeur et impudeur se côtoient à l’extrême.
Qu’est-ce que c’est ?, nous demandons-nous devant chaque image, cherchant à identifier les objets qui composent ces étranges natures mortes. Question ludique et somme toute inoffensive, mais qui s'avère peu à peu être un leurre, dissimulant la question véritable à laquelle nous avions dès le début tenté de répondre sans conscience aucune de le faire : qu’est-ce que ça représente ? Certainement pas un ciseau, ni une fleur, ni un poisson, mais autre chose que cela.
Dans les Miniatures le regard s’aiguise, l’intuition se précise : êtres et choses ne sont pas ce qu’ils sont. Ils figurent ici à titre d’acteurs, jouant et rejouant, sur la scène minuscule d’un théâtre intérieur, un drame lointain, oublié, que la photographe tente de ressaisir à travers les mises en scène multiples d’un jeu combinatoire dont la rigueur glacée interroge et effraie. Ici, c’est une petite fille dont on ne voit jamais le visage qui regarde un bébé tombé au pied de son lit, une statue sans tête, un miroir, un chat renversant d’un coup de patte un roi d’échiquier presque aussi grand que lui. Que pouvons-nous comprendre de ce qu’elle comprend, elle dont le regard nous est refusé ? De quel accident répété est-elle le témoin impuissant, dans son immobilité de poupée ? Est-ce la même qui, tombée face contre terre dans une herbe en désordre, à côté d’une poussette renversée, est cette fois la victime muette d’une catastrophe sans témoin autre que l’œil du photographe, et finalement le nôtre ?
Il ne m’appartient pas ici de déchiffrer pas à pas tant de mystère enseveli sous tant de ruses. Mais une chose est sûre : déchiffrer, il le faut. Car derrière ses pièges, ses jeux de faux-semblants et son hermétisme apparent, la photographe nous appelle et exige passionnément, quoiqu’ironiquement, que nous recomposions l’histoire, que nous trouvions le sens, quand bien même du combat innommé dont toute trace à disparu sur l’échiquier vide il ne resterait plus, pauvre pièce à conviction, que quelque roi, reine ou fou réduits en poudre et prêts à être balayés hors de la chambre sanguine, dans la petite pelle bleue des maisons sans reproche.


Sarah Hirschmuller


 

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