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Exposition 2003, galerie Luc Queyrel, Paris

 

 

 

 
Toute ? Mais toute à moi, maîtresse de mes chairs,
Durcissant d'un frisson leur étrange étendue,
Et dans mes doux liens, à mon sang suspendue,
Je me voyais me voir, sinueuse, et dorais
De regards en regards, mes profondes forêts.


Ce sont des descriptions.

Une description offre une image mentale à un regard mental.

Si l’on s’en tient au sens à la fois commun et littéraire du terme, qui implique le langage comme moyen de la description, l’auteur saisit ce qu’il voit à travers un discours où s’inscrivent pas à pas les traces de sa contemplation. Au lecteur de réactiver ou de réinventer l’image contenue dans la trace langagière, et non visuelle, que lui soumet l’écrivain.

« Vois ce que je vois, pour toi invisible » : telle serait la demande implicite de la description.

Qu’est-ce donc que ces images nous disent d’elles-mêmes, quand elles se prétendent « descriptions », quand elles se donnent pour entièrement « lisibles » ?

Quand elles prennent de plus leur auteur comme objet de leur « description » – la photographe elle-même visible au sein d’un décor méticuleusement agencé ?

« Regarde, vois, dit-elle, tout est lisible. Tout le visible est devenu signe. » Nous regardons. Nous voyons bien ces bouquets de fleurs aux couleurs changeantes, ces apparences diverses d’un coin de jardin que se partagent équitablement, mais de manière toujours tranchée, l’ombre et la vive lumière de midi. Nous voyons ce décor, ces objets, et le corps de la photographe. Mais quel récit secret se trame de photographie en photographie, dont nous recherchons obstinément le sens ?

« Regarde, vois, dit-elle, suis ma description. » Et ce qui nous jette dans un trouble et une intranquillité croissante, c’est qu’elle nous adresse sa demande non seulement en tant qu’auteur de la photographie mais également depuis l'intérieur même de l’image où elle figure, personnage parmi les choses, presque poupée, parfois absence, mais absence cruellement présente et obstinément réclamant qu’on la voie.

Nous voilà assignés à contemplation. Les objets revenant au gré de combinaisons diverses nous invitent d’abord à une interprétation d’ordre symbolique : nous cherchons comme des enquêteurs la clé du système, celle qui nous permettra de déchiffrer leur langage et de comprendre ce qu’ils disent. Des effets de citation font surgir un univers pictural lointain, où natures mortes et vanités confrontent le moi humain à la fragilité de sa présence physique au monde, et le contraignent à reconnaître l’âme comme le lieu exact, unique et solitaire de son existence éternelle. Ces descriptions, tout comme la tradition picturale dont elles relèvent, nous invitent à la méditation. Ce qu’il y a à voir, c’est donc, au-delà du sens, une vision intérieure, intérieure parfaitement, sans image ni parole — là se concentre et s’avoue l’ardente tentation mystique de cet art.

Quelque chose résiste cependant, dans l’image même, à cet épuisement, à cette désincarnation du corps réel de l’artiste devenant personnage, poupée, âme, absence. Il y a, dans cette Eve contemplant un squelette étrangement petit, de la taille d’un enfant à dire vrai, quelque chose qui contredit l’éternelle leçon des Vanités. Un effroi, une révolte de toute la chair vivante, le désir contenu, exaspéré, d’être là malgré tout, dans un éden éperdument désiré dont cette clairière figure comme le négatif endeuillé, avec ses chaises vides, ses sièges démembrés, ses maillots pendus, ses jeux d’enfants auxquels personne ne joue plus depuis longtemps, et surtout cette ombre avide de la lumière qui l’entoure et parfois, par miracle, l’envahit. Etre là, et que nous y soyons aussi, témoins physiquement présents de sa présence. Mais où ?


Sarah Hirschmuller

 


 

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