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1.
Je
vais donc chevaucher Sans-Accent une dernière fois avant de quitter
le royaume – royaume des petites mortes, royaume de l’enfance
maladive, je ne sais. Cette année, j’ai eu tant de migraines
et de fièvres que je ne pensais jamais la revoir. Mais, dimanche
matin, papa est venu dans ma chambre. Il m’a regardée jouer
puis m’a demandé d’un ton gai si ça me plairait
de passer les vacances à Seignelay. J’ai fait semblant
de ne pas entendre et il est parti. Pendant le déjeuner, nous
n’avons presque pas parlé. C’est la pêche,
au dessert, qui m’a incitée à dire ce que j’avais
sur le cœur : sucrée et charnue, elle avait la même
peau veloutée que Sally. J’ai donc demandé si elle
serait aussi de la partie. Papa a répondu que Sally m’accompagnerait
évidemment, qu’il n’avait pas recruté une
baby-sitter pour rien. Cette fois, j’ai ri tout haut : pendant
tout l’été, j’allais parcourir avec Sans-Accent
mon royaume d’érables, de gants frais et de prairies –
la main imaginaire de maman sur mon front en nage. Ma valise n’a
pas été longue à préparer. Je n’ai
emporté que les robes d’été habituelles,
des tennis, des livres de Jules Verne et deux plumes légères
d’un boa qui, d’après Sally, a dû appartenir
à maman. Considérant qu’elles me reviennent, je
les ai déposées au creux d’un maillot de corps :
une caresse éphémère palpite sous mon maillot vide
de cœur. Petite fille sans cœur, dit parfois papa. Papa, tu
te trompes sur mon compte. Sally me comprend mieux et la maîtresse
aussi : monsieur, votre fille est très en avance pour son âge,
d’ailleurs je vois bien qu’elle s’ennuie en classe.
Présente sur ma chaise, je manque à l’appel. Les
histoires que j’invente me portent aussi loin que la vaillance
de Sans-Accent. Nous caracolons ensemble. Ma trousse de cuir a la souplesse
d’une selle ; mes semelles adhèrent aux trombones tordus
en forme d’étriers ; le pupitre sent bon la forêt
; les lanières de mon cartable feraient office de licol si j’en
avais besoin. Je n’en aurai jamais besoin : les bêtes n’ont
pas besoin qu’on les maltraite pour comprendre ce qu’on
exige d’elles – tout comme les petites filles. Ecuyère
mélancolique à la veille d’embrasser un voyage extraordinaire,
enfant pâlichonne juchée en pensée sur une jument
à laquelle elle se confie, la voilà qui entre en piste
le jour de son anniversaire : elle récite à la perfection
sa poésie, puis salue et retourne jouer dans sa chambre en attendant
impatiemment le grand jour du départ.
2.
Le
grand jour était loin encore et, afin de brider ma hâte,
j’ai fait un dessin pour Mme Régnier. Toute seule à
mon bureau, à l’écart de papa et du reste du monde,
j’ai dessiné une jument grise debout avec le haras à
l’arrière-plan et, sous le ventre de la bête, une
petite fille minuscule assise en tailleur. Mais la petite fille était
en trop et j’ai déchiré le dessin. Sur une autre
feuille ont reparu peu à peu les allées cimentées
et les box, la maison et les peupliers, le camion et le manège.
Les proportions étaient respectées et mon dessin m’a
paru vrai. Cependant quelque chose clochait. J’ai compris que
je m’étais cantonnée au visible et que faute d’avoir
su me glisser derrière les évidences j’avais oublié
l’essentiel, à savoir les costumes et les flacons de Mme
Régnier, ses filins, les ustensiles bizarres qu’elle conserve
dans son grenier et le coquillage à huit branches dans lequel
elle entend chanter ses chevaux. Alors j’ai chiffonné mon
dessin et sur une nouvelle feuille j’ai dessiné un haras
rond comme une goutte d’eau, des bottes de foin mauves, des candélabres
en forme de trident, des toits couverts d’écailles et,
grâce à l’encre sympathique de papa, des chevaux
invisibles. Même s’ils n’existaient pas vraiment,
les chevaux se débattaient et saignaient sous le fouet, si bien
que je me suis caché les yeux comme la petite fille du premier
dessin. J’ai enlevé les mains : tout était en ordre
et les couleurs s’étaient atténuées. J’espère
que Mme Régnier sera contente. Elle est tellement gentille avec
moi. Il y a cinq ans, elle et son mari ont acheté une pouliche
grise destinée au saut d’obstacles. Quand elle a été
dressée, je suis allée la voir et j’ai pu la monter.
Pour remercier Mme Régnier, j’ai dessiné sa jument
en décalquant une photo sur un livre. La légende portait
son seul prénom, Âme-du-Val. Quand j’ai donné
mon dessin à Mme Régnier, elle m’a précisé
avec un sourire que la jument s’appelait Ame-du-Val sans accent.
Ainsi dans mon église intime je l’ai baptisée Sans-Accent,
ce qui veut dire sans tache, sans pensées tristes, sans douleur.
Jamais elle n’a raté un obstacle et jamais elle ne souffrira,
je le veux.
3.
La
nuit du départ, maman est revenue. Elle était si parfaite,
dans sa robe de bal, que tout le monde voulait l’élire
reine. Le boa, autour de son cou maigre, cachait des suçons.
A l’autre bout de la maison, papa accueillait les invités,
serrait des mains puissantes, faisait des baisemains, tandis que maman
valsait, heureuse comme jamais. Après les danses, je lui ai fait
un petit signe et elle est venue à mon chevet. Elle a rangé
mes médicaments, remonté les draps, éteint la lumière.
Les gens se sont éclipsés, mais je savais que la fête
n’était pas finie. Maman m’a grondée parce
que je ne voulais pas dormir. Il me fallait comprendre que papa avait
invité des centaines de personnes pour fêter son départ.
Je me suis mise à pleurer : tu vas partir pour toujours, je ne
veux pas que tu partes, reste ici, maman chérie. Maman a ri un
peu fort. Son parfum sentait bon. Elle m’a caressé les
cheveux et a dit : ma chérie, je reviendrai bientôt, très
bientôt, peut-être dès la fin du mois. Mes larmes
coulaient sur l’oreiller. Je ne voulais plus la lâcher.
Maman a ouvert le fermoir de mes bras ; quelques gouttes de parfum et
des plumes sont tombées sur la couverture. J’ai compris
qu’elle allait partir pour de bon. Au moment où papa a
invité maman à danser, le lustre s’est rallumé
et les battants des portes ont déversé des flots de gens
chics. Papa et maman tournaient les yeux dans les yeux au milieu d’un
cercle d’invités en tenue de soirée. Ils se souriaient
amoureusement, mais je savais au fond de moi qu’ils allaient bientôt
se battre, que maman tomberait, que sa tête heurterait le pied
de la table, que des liquides se déverseraient sur le tapis et
que le salon serait bientôt vide, hérissé seulement
de chaises basculées. Déjà ses cheveux blonds se
dispersaient en tous sens comme des chevaux sous le fouet. Les raisins
pourrissaient sur pied et les mirabelles pleuvaient de l’arbre
sans attendre l’automne. L’orchestre couvrait le rire des
danseurs qui continuaient à valser, à s’aimer sous
les ors du salon. Le calme n’est revenu qu’à la fin
du bal. Au matin, je me suis réveillée avec une grosse
boule dans la gorge. Maman était partie depuis un an. Les chaises
étaient redressées et sur la cheminée les cendriers
en cristal resplendissaient. Sur mon oreiller, les diamants et les plumes
avaient disparu. Tout le sang affluait dans ma tête : lourd, circulant
mal, il engluait les parois de mon cerveau. Impossible de lire. J’entendais
Sally, dans la chambre d’amis, se lever et faire son lit, mais
je ne voulais pas l’embêter. Malgré mon mal de tête,
je me sentais joyeuse : j’étais si contente de partir avec
elle à Seignelay.
4.
Sally
et moi avons préparé des sandwiches pour la route : deux
petits et un gros, avec du jambon et des crudités. J’aimais
bien Sally : elle était jolie, insouciante, et la vie lui était
facile. J’adorais quand elle dormait à la maison. Certains
soirs, papa la raccompagnait chez elle. Le plus souvent, elle restait
toute la nuit, ce qui était plus simple et agréable pour
tout le monde. Le lendemain, elle m’emmenait à l’école
et, au lieu de m’embrasser comme font les mamans, me jetait un
clin d’œil complice qui signifiait : amuse-toi bien, cocotte,
on se revoit bientôt. Après le petit déjeuner, papa
a chargé nos bagages et nous avons pris la route, abandonnant
à la canicule les avenues irrespirables, les terrasses de café,
les quais transformés en plage et les platanes noyés dans
le bitume. Je me suis endormie, allongée de tout mon long sur
la banquette, jusqu’au déjeuner que nous avons pris sur
une aire de repos. La dernière heure de route a passé
vite. Pendant que papa et Sally désactivaient l’alarme,
allumaient le chauffe-eau, branchaient le frigo, enlevaient les housses
et aéraient les pièces, j’ai repris possession du
jardin, un peu désorientée par l’indifférence
de la nature et par la vigueur des arbres qui en l’espace de douze
mois avaient poussé plus que moi en toute une vie. Le cerisier
ne portait plus aucune cerise : le pauvre n’avait pas su se défendre
contre les corneilles et ce dépouillement prouvait la supériorité
des animaux sur les végétaux – et des hommes sur
le reste, car jamais les oiseaux pillards n’auront le loisir de
picorer mes yeux. Quand papa m’a appelée, j’ai compris
qu’il était déjà temps pour lui de repartir.
J’ai dit : papa, je ne veux pas que tu partes. Il a confié
les clés de la maison à Sally, puis il l’a embrassée
en lui posant la main sur l’épaule. Alors qu’il se
penchait vers moi, je l’ai remis en garde : papa, je ne veux pas
que tu partes. Il m’a ébouriffé les cheveux avec
un gros rire, comme si j’avais dit une sottise. Papa, je veux
que tu restes avec nous. Mais, ma chérie, je dois travailler
; je reviendrai pour le week-end du 14 juillet. Ses mensonges claquaient
comme des gifles. Papa, je ne veux pas rester ici, je ne veux pas que
tu partes, j’ai peur, peur que quelqu’un veuille me battre.
Voyons, ma chérie, personne ne veut te battre, il n’y a
que des gens qui t’aiment ici. Et si j’ai très mal
à la tête ? Il y a Sally avec toi, M. et Mme Régnier
sont tout près, je leur ai laissé mon numéro de
portable ; enfin, ma chérie, ça fait des années
que tu viens ici, tu n’as jamais eu peur auparavant. Mais papa,
s’il y avait un problème ? Il a ri à nouveau et
a voulu m’embrasser de force. Comme je me suis mise à mordre,
à pleurer et à trépigner, papa a dit à Sally
: elle est fatiguée. Sally m’a donné un médicament.
Au réveil, il était quatre heures et papa était
déjà parti depuis longtemps.
5.
Sally
avait le choix entre neuf chambres, réparties au premier et au
deuxième étages. Elle a pris la chambre bleue avec les
croisées. En cas de besoin, je n’avais que vingt pas à
faire pour la trouver. Je pouvais tout aussi bien crier, car elle allait
dormir à portée de voix. Plus que tout, c’était
sa gaieté qui me rassurait. Ses parents ne possédaient
rien. Quand elle avait mon âge, elle passait toutes ses vacances
avec sa sœur dans un camping bondé de la Côte d’Azur,
sans accès direct à la plage. Plus tard, elle s’est
disputée avec son père et elle est partie tenter sa chance
à Paris, sans argent ni relations. A force de garder des enfants,
de s’occuper de personnes âgées et de faire des ménages,
elle a fini par rencontrer des gens qui ont bien voulu l’aider.
Deux vieilles jumelles lui ont déniché une chambre de
bonne dans un immeuble très calme. Elle a pu s’acheter
de la vaisselle, quelques meubles, un téléphone portable.
Une enseignante chez qui elle travaillait l’a convaincue de reprendre
ses études. Et aujourd’hui papa lui permettait de passer
deux mois à la campagne tous frais payés. Sally était
si douce avec moi que j’en venais à oublier qu’elle
était payée pour être de jour comme de nuit ma baby-sitter,
ou plutôt tout à la fois ma grande sœur, ma mère,
ma confidente et mon amie. Sa présence m’était si
précieuse que j’aurais triplé son salaire si j’avais
pu. Mais elle s’en fichait, elle était mon alliée.
En fin de journée nous sommes allées nous promener en
forêt. Tout en marchant, des histoires nous venaient à
l’esprit. Les oiseaux sifflaient des mélodies. Je savais
que leur plumage s’accordait à leur ramage et j’aurais
voulu colorier pour Sally, en souvenir de cette journée, des
colibris et des toucans haut perchés sur les dernières
branches, des oiseaux du paradis aussi élégants et rieurs
qu’elle. Les églantiers étaient éclatants
de blancheur. Les mûres m’ensanglantaient les paumes. Après
le dîner, nous avons joué aux dominos et aux petits chevaux.
La nuit tombait. J’ai demandé à Sally de verrouiller
les portes et de fermer tous les volets au rez-de-chaussée. Elle
a chuchoté : ne sois pas bête. Dans mes yeux, il y avait
tant de supplication qu’elle a respecté mon caprice. Pendant
que je lisais mon Jules Verne au lit, le vent s’est levé,
faisant gémir la forêt, taire les oiseaux magiques, bruire
les pierres et, peut-être, pleurer les chevaux au loin. J’ai
appelé Sally pour lui demander si au matin je trouverais des
traces de pas dans la terre des rosiers sous nos fenêtres. Comme
elle se moquait de moi, j’ai voulu consulter papa, mais c’était
le répondeur et j’ai raccroché.
6.
A
coup sûr, il y avait des traces de pas ce matin sous ma fenêtre,
mais je n’y ai pas tellement pensé, occupée que
j’étais par l’idée de monter bientôt
Sans-Accent. Mange-t-elle à sa faim ? Oui. Dort-elle au sec ?
Sans aucun doute. Mais trouve-t-elle à qui parler ? Rien n’est
moins sûr. C’est la première chose à laquelle
j’ai pensé en me levant. De l’œil de bœuf
du grenier on voyait une partie des écuries et le toit de la
maison des Régnier découpé par les crêtes
des peupliers. Mes tentatives de télépathie m’absorbaient
si fort que j’ai laissé Sally m’appeler pendant dix
bonnes minutes. A table, je piaffais d’impatience. Enfin, nous
nous sommes rendues au haras. Le portail était fermé.
J’ai frappé de toutes mes forces. Au bout d’un siècle,
le gardien nous a ouvert. Il n’y avait personne dans la cour à
part un palefrenier qui lavait le pavé à grande eau. La
secrétaire, pendue au téléphone, s’est interrompue
de mauvaise grâce pour nous apprendre que M. et Mme Régnier
seraient absents pour toute la semaine. Grâce à l’insistance
de Sally, nous avons appris qu’ils étaient partis à
un concours avec leurs meilleurs chevaux, parmi lesquels ma jument adorée.
J’en aurais pleuré. Les quelques poneys et chevaux d’école
laissés au haras ne présentant pas grand intérêt,
nous sommes rentrées directement. Mon dessin est retourné
sur mon bureau, mon enthousiasme à la niche. Cette journée
aurait été pleine d’amertume si papa ne m’avait
appelée dans la soirée. Nous n’avons pas parlé
longtemps car il était fatigué. Ensuite, j’ai essayé
de lire au lit pendant que Sally passait d’interminables coups
de fil sur son portable. La migraine a été plus forte
que moi et j’ai renoncé, ouatée dans le ronron rose
habituel. Pourquoi maman est-elle partie sans moi ?
7.
A
la fin de la semaine, je suis retournée aux nouvelles. Le haras
tournait toujours au ralenti. Deux débutantes malhabiles faisaient
trotter des poneys sous l’œil d’un moniteur. L’odeur
des peupliers, entêtante et citronnée, me disait de reculer,
de prendre la fuite alors qu’il était encore temps. Mais
je devais faire face. Les bureaux étaient vides, ainsi que les
stalles et le hangar. J’ai trouvé le palefrenier qui travaillait
à la pompe à eau derrière les bâtiments.
Torse nu, penché sur la grille, il sifflotait comme si de rien
n’était. Il a senti ma présence et s’est retourné.
Mon visage ne laissait rien deviner. J’ai demandé si M.
et Mme Régnier étaient rentrés. Il a répondu
: non, il y a eu un problème. Quel problème ? Un cheval
s’est blessé. Lequel ? Il a dit : reviens ce soir, on saura.
Je suis revenue au crépuscule, alors que les parterres lugubres
s’humidifiaient. Le palefrenier dînait seul devant la télévision
et cette fois ma venue l’a franchement contrarié. Mais
par l’esprit je l’ai forcé à répondre.
Deux jours auparavant, Sans-Accent était rentrée dans
un chandelier ; le vétérinaire avait peur qu’elle
ne puisse plus jamais sauter. A ces mots je n’ai pas pleuré.
Aucune douleur n’est apparue dans ma poitrine. Mon corps avait
simplement disparu. J’ai compris que l’événement
qui condamnait Sans-Accent n’était pas dû au hasard,
mais qu’il était le produit d’une fatalité
à quoi tout obéissait depuis sa naissance et la mienne.
Très vite, alors que l’employé montait le son de
la télévision pour couvrir ma voix, j’ai su que
cet accident serait fatal à mon amie, c’est-à-dire
à moi. Une musique très lente et funèbre est montée
dans l’air comme un encens. Quand je suis arrivée à
la maison, flottant au-dessus des cailloux, ma robe était maculée
de terre. Sally a dit : mais où es-tu allée te fourrer
? Regarde-toi ! Je me suis déshabillée sans rien dire
et pour me faire oublier complètement je suis allée laver
ma robe dans une des salles de bain du premier étage. L’eau
rouge de la baignoire s’écoulait mal. Ma tête charriait
des cris et des caillots terreux. Le vent soufflait dehors et nous étions
seules dans cette grande maison.
8.
Quand
je suis redescendue pour le dîner, une merveilleuse surprise m’attendait
: papa était là ! Visite éclair, a-t-il annoncé
en me soulevant dans les airs. Je n’en croyais pas mes yeux :
c’était mon papa immense, en costume anthracite, plus impressionnant
que jamais, dardant sur Sally et moi son regard charmeur. Instantanément
mes idées noires ont disparu et tous les chevaux du monde ont
guéri aussi vite qu’ils s’étaient blessés.
Sur la table du salon m’attendait un cadeau. Craintive, je me
suis approchée. Le paquet était carré, décoré
de rubans verts et dorés. Mes cheveux parés de ces guirlandes
rayonnaient sous les yeux de papa. Mes doigts hésitaient au-dessus
du papier qu’ils respectaient trop. Mais autour de moi tout s’accélérait
: Sally dressait la table, papa faisait griller des toasts, les murs
vacillaient, des gens valsaient. En débouchant une bouteille
de champagne, papa a déclaré : ce soir, c’est la
fête ! Puis, en me poussant légèrement pour m’inciter
à ouvrir le cadeau, il a crié : eh, ma fille, tu te réveilles
? Le papier s’est déchiré sans que je l’aie
voulu. Le paquet contenait un appareil photo, un appareil automatique
sans aucun réglage à effectuer, avec un boîtier
noir et grenu dans lequel avait déjà été
placée une pellicule de vingt-quatre poses. Au lieu de remercier
papa, j’ai voulu l’immortaliser : immense, un peu guindé
dans son costume anthracite, plus impressionnant que jamais, accoudé
à la cheminée où brûlait ma dévotion,
il a jeté sur moi un regard étonné et il a refusé.
Pendant le dîner, j’ai eu le droit de tremper mes lèvres
dans sa coupe de champagne. Cette communion m’a comblée.
Alors seulement je l’ai remercié, je l’ai remercié
beaucoup, chaleureusement, sans fin, pour la surprise qu’il nous
avait faite et pour le cadeau. Souriant, parce qu’il savait mériter
ces marques de gratitude, il a posé la main sur ma tête.
Ce geste n’était pas tellement affectueux, plutôt
royal – le geste d’un roi qui flatte son destrier ou caresse
les blés de son domaine. Sa main m’écrasait et m’engendrait
tout à la fois, me gavant d’un amour si complet et si intense
qu’à ce moment je n’aurais pu aimer personne d’autre,
pas même moi. Les autres étaient décédés
ou blessés à mort, peu m’importait car papa était
là et cela seul comptait. Je n’étais plus sa fille,
j’étais bien plus que cela : sa créature, son chat,
sa chose peut-être, mais une chose qui est un bien inaliénable,
un trésor après lequel on a couru toute sa vie. Eperdue
de reconnaissance, je me suis sentie tout à coup coupable et
bizarrement soluble, comme si je n’étais plus la migraine
mais l’aspirine qui doit la tuer. Sally était toute pompette,
dominée par la présence éblouissante de papa. Elle
tremblait légèrement, de bonheur ou d’appréhension.
Papa a décidé de dormir ici.
9.
Cette
nuit-là j’ai fait un cauchemar. Comme c’était
triste que le retour de papa coïncide avec un malheur. Ma chambre
était tapissée de mimosas : des globules jaunes pétillaient
partout, sur ma couverture, dans les tiroirs de mon bureau, dans les
coffres, derrière les stores, au-dessus des étagères.
Je me suis aperçue que ma chambre était l’écurie
où vivait Sans-Accent. Elle était intacte. Le palefrenier
est entré en sifflotant, chargé d’un seau de granulés,
d’une étrille et de la grosse clé en fer avec laquelle
il venait d’ouvrir ma chambre. Il a donné à manger
à Sans-Accent et, pendant que ma jument se nourrissait, il lui
faisait des compliments. Ensuite il a fait son pansage, en disposant
joliment son épaisse crinière. Mais Sans-Accent avait
peur, je pouvais le sentir physiquement. Des frissons nous parcouraient.
Avec la clé, le palefrenier s’est mis à lui caresser
le chanfrein, doucement d’abord puis un peu plus fort, en appuyant
trop. Les dents de métal raclaient la peau de Sans-Accent qui
ne pouvait s’enfuir, car elle était entravée. Tout
autour les gens vaquaient à leurs occupations. Papa fumait un
cigare et Mme Régnier tricotait. Je voulais crier, mais ma gorge
était remplie de mimosas jusqu’à ras bord et les
boules jaunes étouffaient tous les sons. Le palefrenier lui donnait
de grands coups sur la tête et les dents. A la fin il s’est
lassé ; il a retourné la clé et avec la boucle,
comme s’il voulait décapsuler une bouteille, il a fouillé
l’œil doux de la jument, avant de recommencer à cogner.
Soudain le crâne a cédé et Sans-Accent s’est
effondrée sur la paille mauve de sang. Les gens la laissaient
agoniser, distants et ennuyés, impatients que le désordre
prenne fin. Papa est arrivé au bras de Sally, mais Sally était
morte, le visage tuméfié par les coups, les cheveux arrachés.
Alors que je me débattais et hurlais, Sally est venue me voir
en chemise de nuit, les yeux gonflés de sommeil, incapable de
me consoler, ne comprenant pas pourquoi je parlais de clés, de
fleurs et de chandeliers. Papa dormait-il encore ou était-il
déjà parti au travail ? Je l’ignorais. Mais cette
nuit-là j’ai compris qu’on me mentait depuis le début,
que Sans-Accent avait été envoyée exprès
à la faute, que papa le savait en m’expédiant avec
Sally à Seignelay, qu’on avait donné l’ordre
au palefrenier de m’induire en erreur le plus longtemps possible,
que maman n’était pas morte ni partie en voyage mais qu’elle
était attachée contre un arbre, humiliée et transie
de froid, que les flacons de Mme Régnier contenaient du sang
humain, bref que j’étais en danger dans cette belle demeure
en lisière de forêt.
10.
Des
bouquets, nous en avons fait des dizaines, tous plus beaux, plus odorants
les uns que les autres. A cause de nous, les mûres et les champignons
disparaissaient. Nous nous promenions pendant des heures, sans cesser
de nous émerveiller, sans perdre une seule seconde notre bonne
humeur. Nous avions plusieurs balades, désignées chacune
par son nom, la Ruche, la Chênaie, la Soif, la Dure, au cours
desquelles nous faisions des provisions de fleurs, de fruits et de feuilles.
La forêt perdait son mystère. Grâce à la gentillesse
de Mme Régnier, j’ai pu rendre visite à Sans-Accent,
parfaitement installée et en voie de guérison. Elle a
mis à ma disposition Ulysse, un pur-sang assez nerveux mais très
précis si on lui parle avec douceur. Mes cauchemars étaient
loin. Sally était d’une patience à toute épreuve
avec moi. Après nos promenades en forêt, nous fabriquions
des figurines en papier mâché, nous peignions, nous improvisions
des mimes, nous lisions à haute voix Alice au pays des merveilles,
nous jouions aux cartes, aux petits chevaux et aux dames. Juillet était
exaltant. La nature et le soleil tuaient dans l’œuf toutes
mes migraines ; mes cheveux blondissaient et j’étais heureuse.
11.
L’appareil
photo n’était pas difficile à utiliser. Il me fallait
économiser les poses puisque je n’en avais que vingt-quatre.
Avant de prendre ma décision, j’ai donc beaucoup réfléchi.
Sally avait un sourire si rayonnant, sa peau captait la lumière
avec tant de force qu’il me semblait naturel de lui consacrer
mes premiers essais. Mais quelle position, quel décor, quel moment
de la journée privilégier ? Je la regardais aller et venir,
cherchant à percer le secret de sa grâce. Mais la lâcheté
de mon pari a fini par m’en détourner, car il était
trop facile de réussir une photo avec un modèle si parfait.
Les choses inertes, repliées et cruelles, m’attiraient
davantage. On objectera que j’étais jalouse de la beauté
de Sally et on m’accusera d’avoir été égoïste
; mais si j’avais vraiment été égoïste,
je lui aurais demandé de me prendre en photo, moi la petite fille
prodige sur laquelle tout le monde s’extasie. D’ailleurs
mon raisonnement ne valait pas seulement pour les jeunes filles séduisantes
: j’aurais pu parfaitement remplacer Sally par les chevaux de
concours de Mme Régnier ou n’importe quel être d’exception.
Mais tout cela n’avait aucune importance : je ne cherchais qu’à
inventer de nouveaux amusements – assujettir les végétaux,
les minéraux et les matières à mes jeux, ou plutôt
me soumettre sournoisement aux leurs, car ce qui comptait c’était
la perception de leurs accords secrets. Après l’une de
nos promenades quotidiennes, j’ai rassemblé plusieurs objets
empruntés à l’univers chloroformé de mon
enfance, j’ai éliminé les plus grands au bénéfice
des plus chétifs, au profit des miniatures qu’un souffle
suffirait à briser, et j’ai disposé le tout sur
le carrelage de la cuisine. L’appareil a fait le reste. Quelle
frustration c’était d’ignorer le résultat
d’une opération si mûrement réfléchie
! J’avais surtout peur d’être déçue.
12.
Mais
j’étais mordue. Dès le lendemain, j’ai rapporté
de la forêt des myosotis que j’ai placés dans un
vase. Le mécanisme de l’appareil photo s’est déclenché.
Le surlendemain, j’ai déposé un de mes Jules Verne
au pied du fauteuil, à côté d’un bocal. Déclic.
Une cuiller en argent entre les plumes de maman et les dés transparents
de Sally. Déclic. Des poupées, des soldats de plomb, des
baigneurs, des ballons, des ustensiles de dînette. Déclic.
Des cartes étalées à côté d’un
chaton de porcelaine – clic – mes lunettes posées
près d’un arbre déplumé tordu exotique on
dirait – clic – mes os mon squelette une minuscule boîte
à musique qui ne tourne plus hormis une robe abandonnée
sur le lino ma chère maman – clic – des mèches
de cheveux répandues qui l’a vue qui la veut – clic
– des fleurs rouge intense passion qui sature l’espace tout
ce sang oh mon Dieu – clic – des fleurs mortuaires des couronnes
mon diadème de petite reine malade maman soigne-toi papa cesse
enfin papa tu m’aimes tellement pas assez. Sally était
en train de m’appeler pour la troisième fois : le déjeuner
est prêt, viens manger ! En transbahutant mes affaires d’un
endroit à l’autre, j’ai fait tomber un gant dans
l’herbe. La vision était saisissante. A la fin j’étais
tellement obnubilée par mes natures mortes que Sally s’est
fâchée pour de bon. Elle a dit : puisque c’est comme
ça, je vais me promener toute seule. Reste enfermée si
tu veux, mais sans moi. Elle a mis ses chaussures de marche et elle
est partie en claquant la porte. Sans réfléchir, j’ai
tout laissé en plan et je lui ai couru après. Quand une
passion devient trop envahissante, il faut couper court.
13.
Le
14 juillet est arrivé plus vite que prévu. La veille,
je m’étais couchée le cœur léger et
au matin c’est papa qui m’a réveillée d’un
baiser. La chambre était fruitée ; des éclats de
soleil étaient disséminés sur les murs. En bas
Sally s’activait déjà, préparant le café
et le chocolat, pressant les oranges, sortant les bols de la machine
à laver. Les retrouvailles se sont prolongées autour d’une
table couverte de délices, dans une atmosphère digne des
publicités les plus naïves. Quel entrain ! Les anecdotes
et les rires fusaient. Ensuite, nous avons entraîné papa
dans l’une de nos balades favorites, vers l’étang
mystérieux, au bord duquel nous avons pique-niqué à
midi. Rêverie sous les arbres, jeux de cartes, devinettes, batailles
d’eau. J’ai consacré deux photos à notre escapade
: une de nous trois au pied d’un tilleul, prise à l’aide
du retardateur, et une de papa et moi avec l’ombre de Sally découpée
sur l’herbe, les deux mains réunies au niveau de la tête.
Nous nous sommes remis en route vers six heures : Mme Régnier,
qui tenait à dire à papa tout le bien qu’elle pensait
de sa fille, nous avait invités pour l’apéritif.
Au haras, autour d’une table en rotin dressée au milieu
de la pelouse, il y avait M. et Mme Régnier, leur secrétaire
et deux couples d’un certain âge, des amis probablement.
J’ai pu m’assurer par moi-même que Sans-Accent récupérait
très vite. Les craintes du vétérinaire étaient
donc infondées. Distraction de ma part ou saute d’humeur
d’Ulysse, j’ai fait une chute. Juste devant la porte du
manège, je me suis retrouvée la tête dans le sable
sous les yeux effarés des invités. Le goût du sang
dans ma bouche, la peur et la honte m’ont fait éclater
en sanglots. Papa s’est précipité et après
m’avoir examinée a déclaré : pas de panique,
c’était une dent de lait. De soulagement, Sally a posé
la main sur son cœur. Quant à Mme Régnier, elle m’a
offert un coquillage à huit branches pour me consoler –
ligne directe avec Sans-Accent. Le soir, il y avait un bal populaire
au village. Papa a fait danser les dames, mais pas Sally, qui a affecté
le plus complet détachement. Je savais bien, moi, qu’elle
souffrait. Car elle souffre depuis que papa lui a dit non. Plusieurs
fois, cette année, j’ai vu qu’il lui donnait beaucoup
plus que le tarif convenu, manière de l’éconduire
avec délicatesse. La nuit, quand la petite souris est venue,
je ne dormais pas. Je n’ai pas ouvert les yeux pour autant : maman
n’aurait pas aimé que je la surprenne ainsi, toute enharnachée
dans sa robe du soir. Au matin j’ai trouvé une enveloppe
sous mon oreiller. Elle contenait un billet de dix euros et une belle
branche de mimosa séchée.
14.
Voulant
remercier papa pour cette merveilleuse journée et pour l’appareil
photo, j’ai décidé d’encadrer moi-même
le portrait que Sally a pris de nous deux. Il l’aura comme surprise
à la rentrée. Sur un cadre en cèdre j’ai
collé des morceaux d’écorce, des petits coquillages
et des lichens. Sally m’a commandé un verre aux bonnes
dimensions. Avec deux bouts de carton rigide réunis perpendiculairement,
nous avons obtenu le support et le pied. Il ne restait plus qu’à
récupérer le portrait en priant pour qu’il soit
réussi. Avant que papa ne reparte, je lui avais demandé
de donner mes photos à développer. Tout désolé,
il m’avait répondu : ma chérie, ce serait bien volontiers,
mais je n’aurai jamais le temps ; et puis ta pellicule n’est
pas terminée, il t’en reste encore sept. J’ai donc
décidé de me débrouiller seule. En deux heures,
j’ai préparé sept nouvelles mises en scène
pour sept nouveaux clichés. Alors que Sally passait quelques
coups de fil sur son portable et que le village était écrasé
de chaleur, je me suis rendue au supermarché pour y faire développer
ma pellicule. Le vendeur m’a donné une languette de papier
et m’a dit de revenir à la fin de la semaine. Avec quelle
impatience et quelle anxiété n’ai-je pas ouvert
la pochette quelques jours plus tard ! Hélas, les photos étaient
presque toutes ratées : sous-exposées, floues ou mal cadrées,
elles n’avaient rien de commun avec les natures mortes que j’avais
si précisément rêvées, agencées et
saisies. Mes divertissements tournaient au ridicule. En regardant mieux,
j’ai découvert avec étonnement des photos que je
n’avais pas prises moi-même. Il n’y en avait que trois
: une de Sans-Accent blessée dans sa stalle, une de Sally endormie
et une de Sally et moi en train de cueillir des fleurs. Avec les deux
photos prises le 14 juillet, c’était les seules réussies.
Je suis rentrée à la maison perplexe. Sally était
irritée. Bien entendu, je ne lui ai parlé ni de mes photos
ni des autres. Ce soir-là la migraine m’a terrassée
dès sept heures et je me suis retirée dans ma chambre
sans dîner. Au lieu de lire, j’ai scruté dans les
moindres détails la série des trois photos intruses. Sally
était si belle, et tant de détresse se lisait dans les
yeux de ma jument, que j’ai senti l’émotion me monter
à la gorge. Mais la sensation s’est muée en terreur
quand j’ai examiné la dernière : Sally et moi étions
absolument seules ce jour-là, et personne n’avait pu matériellement
nous suivre. Le sommeil m’est tombé dessus sans que je
m’en rende compte et j’ai rêvé de chevaux aveugles,
de poupées renversées et de gens qu’on battait sans
fin.
15.
Je
n’aime pas ces blagues de mauvais goût. Je n’aime
pas les plaisantins quand ils sont lâches et bêtes. Toute
la journée du lendemain, je suis restée muette. Bien que
sa gaieté soit revenue, Sally me paraissait étrange. Comme
moi, elle sursautait au moindre bruit, guettait par la fenêtre,
et cet affût nous épuisait plus que le vent qui s’était
levé sur la forêt. Sally est restée prostrée
sur une chaise longue et moi, à bout de forces, je suis allée
tout raconter à Mme Régnier. Mon histoire l’a étonnée,
mais elle m’a dit de ne pas m’en faire : ne crains rien
mon ange, je suis là, il ne peut rien vous arriver. Quand je
suis rentrée, Sally avait les yeux rouges. Etait-elle victime
de l’amour ou de la peur ? Le vent la rendait nerveuse, disait-elle.
Aussitôt je l’ai imaginée endormie, le poing relevé
au niveau de la bouche comme un bébé, insensible au pas
de l’inconnu qui s’approchait. Il demeurait de longs instants
à l’observer, puis il retirait doucement le drap, se penchait
sur elle et la prenait en photo. Au réveil, Sally se sentait
mal à l’aise. Le jour suivant, je lui ai proposé
de faire la promenade de la clairière, celle où nous avions
été suivies et photographiées cueillant des fleurs.
Le soleil était brûlant et l’air vibrait comme au-dessus
d’un feu. L’appareil photo, en bandoulière, gênait
ma respiration. Quand nous sommes arrivées dans la clairière,
tachée de mauve par les iris, j’ai dit à Sally :
je vais te prendre en photo pendant que tu cueilles les fleurs. Elle
s’est exécutée, mais au bout de quelques instants
elle s’est redressée vivement en poussant un cri. Dans
l’herbe, parmi les iris, il y avait une clé, une longue
clé en fer pourvue d’un ruban rouge qui ressemblait à
celle de mon rêve. En la ramassant, Sally s’est coupée
avec une herbe. La blessure était insignifiante, mais la vue
de son sang l’a secouée et elle a fondu en sanglots. Sa
voix était plus aiguë que d’habitude : dis, cocotte,
tu n’as pas l’impression qu’on nous suit ? J’ai
regardé autour de nous. Le visage de Sally s’est fendu
d’un rictus : excuse-moi, je suis ridicule, j’ai eu une
prémonition cette nuit, c’était un cauchemar. Les
larmes de Sally coulaient toujours. Elle était si belle que j’aurais
été incapable de la prendre en photo.
16.
Hésitante,
je regardais Sally pleurer. Elle secouait nerveusement sa main blessée
et de l’autre serrait la clé. Ses lèvres tremblaient.
Elle a fini par articuler : cette nuit, j’ai rêvé
de ta maman. Elle était justement dans cette clairière,
occupée à faire des bouquets. Un danger la menaçait.
Soudain elle est tombée à la renverse. L’herbe a
amorti sa chute. Elle avait le visage bouffi, presque difforme, couvert
de bleus. Son corps s’est mis à descendre dans la terre,
manœuvré par un système de cordes et de poulies.
Le trou s’est refermé et j’ai compris qu’on
venait d’enterrer ta maman. Elle était enfouie sous les
iris et les iris s’épanouissaient par-dessus son visage.
Sally s’est tue. Ses larmes ne coulaient plus. Pendant qu’elle
se mouchait, j’ai posé ma tête sur ses genoux. J’ai
dit : moi aussi j’ai rêvé de maman cette nuit. Elle
revenait de voyage avec des cadeaux. Je pouvais sentir son parfum, car
elle se penchait sur moi pendant que je dormais et de sa main gantée
glissait une enveloppe sous mon oreiller. Pourquoi est-elle partie sans
moi ? Parce qu’elle n’aimait plus la vie. Dis, Sally, tu
m’aideras à cueillir des fleurs pour maman ? Des fleurs
imputrescibles pour l’éternité, des rameaux d’olivier
pour ceindre son front, des perles de rosée pour éloigner
les mauvais esprits, des roses aussi étincelantes que les paillettes
que je portais aux joues le jour où elle s’est enfuie ?
Sally a opiné. Elle a glissé la clé dans sa poche
et nous sommes reparties après avoir jeté un dernier coup
d’œil sur la clairière et les iris qui couvraient
les blessures de maman. En chemin Sally s’est mise à chanter.
Le soleil était passé derrière les arbres et la
forêt s’emplissait de soupirs. Nous sommes rentrées
assoiffées et fourbues. Au rez-de-chaussée et dans les
chambres, rien n’avait bougé. Sally a continué à
babiller gaiement, mais l’air de rien elle nous a barricadées.
Le portable de papa était sur messagerie et à la maison
le téléphone sonnait dans le vide. J’ai essayé
plusieurs fois d’appeler à son bureau, en vain. Le vent
a soufflé toute la nuit, mais Sally, je crois, a bien dormi.
Moi, vers trois heures du matin, j’ai été réveillée
par un bruit au grenier. Mon appareil photo était tout contre
moi sous la couverture, car j’avais décidé de ne
plus m’en séparer. Je suis sortie de ma chambre et je suis
allée à pas de loup dans celle de Sally. Elle dormait
profondément. J’ai sorti l’appareil photo sans faire
de bruit. Mes doigts n’ont pas voulu prendre la photo. Le lendemain,
j’ai réessayé de joindre papa. Sa secrétaire
m’a dit qu’il n’était pas venu au bureau depuis
dix jours.
17.
Quelques
jours plus tard, Mme Régnier nous a invitées à
goûter. J’ai pu constater avec plaisir qu’elle avait
exposé mon dessin sur le mur de la cuisine. Elle nous avait préparé
du chocolat, des brioches et des éclairs. Elle n’a pas
parlé des photos devant Sally mais au milieu de la conversation,
prenant un air alarmé, elle a dit : évitez de partir en
promenade trop tard, c’est plus prudent, il peut y avoir des rôdeurs.
J’ai répondu avec malice : ah ! si papa était là
! Mme Régnier m’a regardé de travers. Après
une seconde d’hésitation, elle a dit : ne sois pas ironique,
ton papa travaille beaucoup, c’est quelqu’un de très
important. Puis elle m’a resservi du chocolat. Je déteste
qu’on me parle comme à un bébé. Je me suis
levée et, sortant mon appareil photo, j’ai demandé
si je pouvais faire un portrait de Sans-Accent. Mme Régnier a
refusé avec une expression navrée : non, ma chérie,
le flash la fatiguerait, elle n’est pas encore d’attaque.
Après le goûter, nous sommes allées admirer une
charrue d’époque que M. Régnier a achetée
à un antiquaire pour décorer l’entrée du
manège. Le haras m’a tout à coup inspiré
du dégoût : ces coquillages pointus qui bordent les pelouses,
ces ballons de cirque abandonnés dans les rigoles, ce pommier
malade soutenu par des étais, ces jarres en terre ornent hideusement
le domaine de la mort.
18.
Devant
le feu, Sally m’a dit que j’étais une petite peste
parce que j’avais caché la clé dans les iris afin
de lui faire croire que nous étions suivies. J’ai passé
la soirée seule, luttant contre la migraine. De guerre lasse,
j’ai reposé mon livre et j’ai regardé le salon
à travers un petit dé jaune. J’en venais à
croire qu’elle avait raison : j’étais bel et bien
une petite peste égoïste. Mais comment aurais-je pu tirer
cette clé de mon cauchemar, transformer en ruban les gouttes
de sang d’une jument et dissimuler le tout parmi les iris de maman
? Le sommeil ne venait pas, même avec les médicaments.
Un volet claquait au vent. J’ai senti que nous étions en
danger, Sally surtout, puisqu’un inconnu s’était
approché d’elle alors qu’elle dormait, presque nue,
abandonnée, et l’avait photographiée. Peut-être
est-il nécessaire que les mamans meurent jeunes ? Des pas allaient
et venaient au-dessus de ma tête. Pour oublier ce maudit volet
qui battait par-dessus mon insomnie, je suis sortie dans le couloir.
Les escaliers et le grenier étaient vides. Au loin, derrière
les peupliers, une lumière se déplaçait, comme
si quelqu’un parcourait le haras une lanterne à la main.
Maintenant les pas s’attardaient au premier étage autour
de la chambre de Sally. Je me suis souvenue de la nuit où maman
avait quitté notre vie. C’était l’hiver. Il
faisait très froid. Au matin la neige était mauve et maman
ne vivait plus. Je me suis postée devant la chambre de Sally.
La porte était fermée. Agenouillée, j’ai
chuchoté : Sally, je sais que tu me fais la tête, mais
il faut qu’on se parle, tu es en danger. Sally, si tu m’aimes
moins que tu n’aimes mon père, n’aie pas honte. Peu
importe que tu l’adores avec moi, si tu es mon amie pour la vie,
si tu ne m’abandonnes jamais. Le volet claquait régulièrement.
J’ai cogné plus fort à la porte de Sally. Elle ne
voulait pas se réveiller. Le vent portait à mes oreilles
un ronronnement lointain. J’ai couru au grenier : avant que je
ne reconnaisse les phares de la voiture de papa manœuvrant devant
la maison de M. et Mme Régnier, j’ai compris que le volet
qui claquait au vent était celui de la chambre de Sally. Le long
de la façade flottait un drap entortillé. J’étais
seule dans la maison. Le jardin était désert. La lune
décolorait les roses. J’ai senti dans ma tête les
hennissements de Sans-Accent et j’ai couru vers le haras.
19.
Le
portail était entrebâillé. Il n’y avait aucune
lumière, ni dans les bâtiments d’écurie, ni
dans la maison de M. et Mme Régnier, mais le clair de lune suffisait
à me guider. La voiture de papa était garée dans
l’allée principale. Mon cœur a battu plus fort et
j’ai pensé : papa est revenu ! A mon approche, certains
chevaux se sont réveillés. La chaleur exaltait l’odeur
de la paille. Sans-Accent était dans son box. A côté
de son grand corps presque blanc, je me faisais l’effet d’une
poupée miniature. Elle était complètement guérie.
Je l’ai caressée. Elle m’a reconnue et a frotté
son chanfrein contre mon épaule. J’ai pensé que
Sally était avec papa. Soit ils étaient dans la forêt,
étendus sur un tapis d’iris, faisant ce que font les grandes
personnes quand elles sont amoureuses ; soit ils se battaient jusqu’au
sang, secondés dans leur furie par des vases et des bougeoirs.
Dans les deux cas, ils s’aimaient sans moi. La masse de Sans-Accent
remuait dans l’ombre. Je me suis soudain sentie affreusement triste,
abandonnée à ma maladie et à ma solitude surdouée.
J’ai voulu demander de l’aide à Mme Régnier
et j’ai frappé comme une folle à sa porte et à
sa fenêtre. Personne ne répondait. Les employés
étaient rentrés chez eux. J’ai crié plusieurs
fois le nom de Mme Régnier, celui de papa et celui de Sally.
Les chevaux se sont mis à gémir. Ils avançaient
les naseaux vers moi, implorant mon aide, et la lune faisait resplendir
leurs yeux. Le box de Sans-Accent semblait accueillant. Elle a posé
sa tête sur mon épaule et j’ai un peu pleuré.
Une mince cloison de bois nous séparait, bloquée par un
verrou. J’ai tenté de pousser le loquet. Sans-Accent a
compris. Avec sa bouche, elle essayait de m’aider, mais ni mes
mains, ni ses dents ne pouvaient venir à bout du verrou. Finalement
j’ai escaladé la porte et je suis retombée dans
la paille, à ses pieds. Nous avons reculé jusqu’au
fond du box. Je me suis assise sur une caisse mal fermée qui
débordait d’objets et d’habits. Parmi un fatras de
porte-mines, de flacons, de calumets, de voiles noirs et de cordes,
j’ai trouvé la chemise de nuit de Sally, encore toute chaude
et parfumée. C’est à ce moment que j’ai compris.
20.
Petit
Poucet léger, je rejoignais mon papa en suivant le chemin de
la clairière. En route vers la surprise, je trottinais parmi
les cailloux et les fleurs que j’avais semés. La lune dessinait
une auréole blanche dans l’épaisseur des nuages.
La forêt était pleine de bruits, de craquements et de trilles.
Les branches des noisetiers ondulaient autour de moi. A mon approche
les marcassins décampaient, soulevant la poussière argentée
de la nuit et faisant frémir la forêt d’échos
graves : petite fille, étends-toi ici, baigne-toi de verdure,
deviens lichen et iris parmi nous. Moi, oublieuse de mes serments, je
courais toujours vers la clairière. L’étang était
calme où flottaient les nénuphars et les lentilles d’eau.
De temps en temps des poissons crevaient la surface. J’ai failli
voyager sous l’eau, attirée par les hippocampes indomptables
et illuminée d’algues, mais mon sentier avait trop d’attraits.
J’étais radieuse, légère, étonnée
de mon courage, rafraîchie au cœur de la nuit par la dentelle
des fougères et, comme la fée clochette, je voletais à
travers les bois pailletés de mûres et de lucioles, je
zigzaguais entre les bouleaux, les nids, les champs de violettes et
les saules pleureurs que la foudre épargne l’été.
Car j’avais compris que les trois photos formaient les indices
d’un jeu de piste : la photo de Sally endormie indiquait que le
jeu aurait lieu la nuit, la photo de Sans-Accent révélait
l’emplacement des accessoires, celle de Sally et moi cueillant
des iris divulguait le lieu de la rencontre. Papa, Sally, M. et Mme
Régnier, ivres de rires, étaient en train de me faire
une haie d’honneur jusqu’à maman.
21.
C’était
notre clairière, une clairière avec de grands arbres sombres
qui se rejoignaient au ciel. L’herbe était constellée
d’iris sauvages auxquels la lune donnait une teinte bleutée.
Sally était attachée à un arbre, le dos contre
l’écorce. La corde, nouée autour de ses poignets
et de ses chevilles, faisait le tour du tronc et revenait plusieurs
fois sur son ventre. Elle était complètement nue. Un chiffon
fourré dans sa bouche l’empêchait de crier. Plusieurs
personnes, régulièrement espacées, formaient un
cercle autour d’elle. Leurs visages étaient dissimulés
derrière des masques en ébène percés de
trous grimaçants. Tous brandissaient une torche allumée,
comme s’ils allaient bientôt mettre le feu au bûcher
auquel Sally était condamnée. La clairière résonnait
de chants graves comme un chœur de basses. Sally pleurait les yeux
fermés. Je me suis couchée dans l’herbe, à
côté de maman, pour observer la scène. Les personnages
masqués restaient immobiles. Quand le chant devenait plus sourd,
l’un d’eux s’avançait vers Sally et lui parlait
longuement à l’oreille, avant d’utiliser un accessoire
posé à terre. Ainsi, successivement, on lui a soufflé
de la fumée de pipe dans les narines, on a renversé des
liquides sur elle, on a peigné ses cheveux, on l’a fouettée
avec une cravache. Sally était si vulnérable et si belle
qu’il était affreux de l’humilier de cette façon,
et pourtant on aurait dit que les officiants avaient précisément
à cœur d’avilir cette dignité qu’ils
n’arrivaient pas à lui ôter. Son corps était
sillonné de chenaux rouges qui lui coulaient jusqu’aux
pieds. Je me suis souvenue que sa peau me faisait songer à un
fruit d’été. Sally était charnue et veloutée
et, à chaque coup de cravache qu’on lui donnait, elle ressemblait
davantage à une pêche – une pêche écrasée,
riche en sucre, dont les chairs rouge orangé laisseraient bientôt
apparaître le noyau. Je ne pouvais détourner mes yeux de
la cérémonie, fascinée que j’étais
par la beauté et la nudité de Sally. Les nuages se sont
dégagés et les puissances de la nuit ont répandu
une poudre d’argent sur la victime qu’on leur immolait.
J’étais à la fois horrifiée et émue.
Si j’avais dû dessiner la scène, j’aurais mis
sur la feuille des couleurs décalées, bleu pour l’arbre,
orange pour le corps de Sally, mauve pour l’herbe, encre sympathique
pour les chevaux que la clairière accueillait en grand nombre.
Le personnage à la cravache s’est prosterné aux
pieds de Sally, puis il l’a fouettée si fort qu’elle
s’est évanouie. J’ai laissé échapper
un cri que personne n’a entendu. Les sacrificateurs ont retiré
leurs masques et j’ai reconnu M. et Mme Régnier et leurs
amis. C’est papa, sanglé dans un uniforme et botté,
qui donnait les coups de cravache. Sans comprendre ce que je faisais,
j’ai saisi l’appareil photo que je portais en bandoulière,
j’ai cadré et j’ai appuyé sur le déclencheur.
Le flash a aveuglé la nuit.
22.
D’un
seul élan ils se sont retournés vers moi. M. Régnier
a crié « là ! » et papa s’est précipité
; mais j’avais déjà disparu dans les profondeurs
de la forêt. J’ai couru longtemps, insensible aux gifles
des branches, aux épines qui me déchiraient les mollets,
au choc rapide et régulier de l’appareil photo sur mes
hanches. La forêt hurlait à mes oreilles. A bout de forces
je suis tombée sur un tapis de mousse. Je n’entendais plus
que le battement de mon cœur lancé au galop et les mélodies
sporadiques des oiseaux de nuit. Je me suis blottie au creux d’un
buisson. Les autres étaient toujours à ma recherche. Par
télépathie, je savais que papa pensait : cette petite
fouineuse en sait trop, elle va devoir rejoindre sa mère. Il
n’y aurait pas de pardon pour moi. Mais le courage ne me faisait
pas défaut : je sentais sur ma nuque l’haleine des chevaux
fiers. Papa et ses amis enrageaient contre moi car j’avais été
plus maligne qu’eux : les entrailles du boîtier noir contenaient
une preuve. A cause de moi, ils seraient punis. Il fallait faire vite
pour avoir une chance de sauver Sally. Au bout de quelque temps, j’ai
entendu la voix de papa qui m’appelait à travers la forêt.
Un silence entrecoupé de hululements lui répondait. Papa
m’appelait sans discontinuer : ma chérie, dis-moi où
tu es, je ne te ferai aucun mal, c’était un jeu, nous voulions
te faire une surprise. Je savais qu’il mentait. J’avais
ma preuve. Maman était morte à cause de lui. Après
ce qu’il avait fait, ce n’était plus mon papa. Il
fallait qu’il paye maintenant. On le jetterait en prison. On me
placerait dans une vraie famille. Sally et moi serions amies pour toujours.
Avec la voix de papa toute la forêt répétait mon
prénom. Le buisson était doux. Papa pouvait continuer
à s’égosiller toute la nuit s’il le voulait,
j’avais décidé de ne plus bouger plus d’un
pouce.
23.
La
forêt scandait mon prénom. Je pensais à Sally. Les
images que j’avais volées nourrissaient déjà
de nouveaux rêves. Toute ma vie durant j’allais voir les
larmes filtrer de ses paupières closes, le bâillon déformer
sa bouche, le rouge souiller ses cuisses. Une fatigue immense s’est
abattue sur moi. Je n’avais plus la force de souffrir. Mes nuits
ne supportaient déjà plus la violence des cauchemars.
Maman était sous terre et, comme le psychologue l’avait
dit un jour, il fallait que je surmonte ma douleur. Avais-je le droit
de juger papa ? Mon amour pour lui pouvait-il être supplanté
par l’horreur qu’il m’inspirait ? N’avait-il
pas le droit d’aimer Sally lui aussi ? Il ne fallait pas que je
le punisse de me l’avoir préférée. Cette
forêt hantée me faisait peur. Elle menaçait de m’engloutir.
Les corbeaux n’auraient pas mis longtemps à me crever les
yeux. Je suis sortie du buisson et j’ai répondu à
l’appel de papa. Il s’est tu un instant puis a recommencé
à m’appeler, car il était très loin et avait
besoin d’être guidé par ma voix. Je l’ai aperçu
la première. Vêtu de son uniforme et de ses bottes, il
avançait prudemment, aux aguets, comme un soldat perdu dans la
jungle. Quand il m’a vue, il a tressailli, mais son pas ne s’est
pas accéléré. Il a dit d’une voix normale
: viens me voir, je ne te ferai aucun mal. J’ai marché
vers lui, confiante, heureuse de revoir enfin mon papa. Au moment où
j’allais me précipiter dans ses bras grands ouverts, une
onde de soulagement est passée sur son front et j’ai compris
que j’étais en train de me jeter dans la gueule d’une
créature infernale, violente, sanguinaire. Je l’ai esquivé
et j’ai repris ma course vers le cœur de la forêt,
vers les chevaux sans cavaliers. Mais cette fois papa était trop
près de moi pour me laisser prendre de la distance. D’un
bond il m’a rattrapée. Son élan était si
puissant qu’il est tombé sur moi et m’a plaquée
au sol. Penché sur moi, papa était un énorme bouquet
de fleurs rouges. Son odeur emplissait tout. Un tam-tam oppressant,
bruit du sang contre mes tempes, ébranlait le clair de lune.
Moi, poupée renversée, vaincue, écrasée
par son poids, j’avais envie qu’il me couvre de baisers,
je voulais qu’il m’aime comme un papa. Au lieu de cela,
il m’a arraché l’appareil photo et m’a donné
une claque. Mes lunettes ont roulé dans l’herbe et j’ai
perdu connaissance.
24.
Il
pleut dehors. Un courant d’air tiède me parvient du vasistas
entrouvert. L’atmosphère est rose, cotonneuse. Mes membres
et ma langue sont comme engourdis. Les vacances sont finies, je crois.
Papa est allé fumer une cigarette dans les escaliers. Le nouvel
appareil photo qu’il m’a offert, beaucoup plus perfectionné
que le précédent, est posé sur ma table de chevet
à côté de mon Jules Verne. Les infirmières
sont très douces avec moi. Elles disent que je me suis cogné
la tête en faisant la folle. Quand je me suis réveillée,
il y a quelques jours, papa m’a dit d’un air terriblement
désolé : ma chérie, le soleil tapait trop fort,
tu tournais comme une toupie depuis des heures, et voilà c’est
arrivé, tu es tombée dans l’herbe tête la
première. Je suis venu te chercher immédiatement et Sally
a dû repartir chez elle ; tu avais trente-neuf cinq, que voulais-tu
que je fasse ? J’ai répondu : et maman, tu l’avais
attachée comme ça aussi ? A ces mots, papa s’est
mis à pleurer : ma pauvre chérie, ta maman est partie
parce qu’elle ne nous aimait plus ; il n’est pas un jour
sans que je pense à elle, mais je ne devrais pas, nous ne devrions
pas, car il faut oublier le passé. J’ai répondu
: oui, papa. Puis je me suis tournée de l’autre côté
et j’ai essayé d’oublier ma migraine. Mardi prochain,
je pourrai sortir. Je suis si contente de retrouver l’école,
la cour, les trous dans les racines du platane où les billes
veinées de rouge s’encastrent comme des yeux de biche blessée.
Le sujet de la première rédaction portera sur les vacances.
Je raconterai que je suis partie en croisière avec mes parents.
Nous avons vogué vingt-quatre jours et vingt-quatre nuits à
bord d’un voilier blanc qui attirait dans son sillage des dauphins
si intelligents que nous pouvions communiquer. Les creux des vagues
atteignaient parfois six mètres. Nous doublions des îlots
coiffés d’une végétation luxuriante. Les
poissons volants ne sortaient de l’eau qu’au crépuscule
et nous frôlaient la joue comme des gants frais. Mon écriture
sera propre. J’aurai encore dix sur dix. La maîtresse lira
ma rédaction et les autres élèves écouteront
bouche bée. Mais moi je saurai bien que ce passé est mille
fois moins beau que mon futur. Car le temps reviendra bientôt
des grandes vacances et du soleil. J’entrerai en catimini dans
le haras de M. et Mme Régnier, pieds nus et les genoux terreux
d’avoir trop chahuté avec Sally. Mon pas sur le gravier
sera indolore. Les néons fixés au-dessus des stalles me
feront belle et ailée, âgée d’à peine
dix-huit ans. Alors, d’un geste sûr, empreint de cette gravité
que je n’aurai pas perdue, je lâcherai tous les chevaux
dans la forêt. Sans étriers, les mains enlacées
à la crinière blanche, je chevaucherai Sans-Accent et
ensemble nous partirons loin, très loin du paradis rose où
je somnole en écoutant le tic-tac des horloges et le cœur
de papa.
Yvan Améry
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