sommaire

 

Les photographies de Caroline Oury ("Fictions") et le texte de Ivan Améry ("Fiction") ont été conçus et composés en interaction.

 

 

 

 

1.
Je vais donc chevaucher Sans-Accent une dernière fois avant de quitter le royaume – royaume des petites mortes, royaume de l’enfance maladive, je ne sais. Cette année, j’ai eu tant de migraines et de fièvres que je ne pensais jamais la revoir. Mais, dimanche matin, papa est venu dans ma chambre. Il m’a regardée jouer puis m’a demandé d’un ton gai si ça me plairait de passer les vacances à Seignelay. J’ai fait semblant de ne pas entendre et il est parti. Pendant le déjeuner, nous n’avons presque pas parlé. C’est la pêche, au dessert, qui m’a incitée à dire ce que j’avais sur le cœur : sucrée et charnue, elle avait la même peau veloutée que Sally. J’ai donc demandé si elle serait aussi de la partie. Papa a répondu que Sally m’accompagnerait évidemment, qu’il n’avait pas recruté une baby-sitter pour rien. Cette fois, j’ai ri tout haut : pendant tout l’été, j’allais parcourir avec Sans-Accent mon royaume d’érables, de gants frais et de prairies – la main imaginaire de maman sur mon front en nage. Ma valise n’a pas été longue à préparer. Je n’ai emporté que les robes d’été habituelles, des tennis, des livres de Jules Verne et deux plumes légères d’un boa qui, d’après Sally, a dû appartenir à maman. Considérant qu’elles me reviennent, je les ai déposées au creux d’un maillot de corps : une caresse éphémère palpite sous mon maillot vide de cœur. Petite fille sans cœur, dit parfois papa. Papa, tu te trompes sur mon compte. Sally me comprend mieux et la maîtresse aussi : monsieur, votre fille est très en avance pour son âge, d’ailleurs je vois bien qu’elle s’ennuie en classe. Présente sur ma chaise, je manque à l’appel. Les histoires que j’invente me portent aussi loin que la vaillance de Sans-Accent. Nous caracolons ensemble. Ma trousse de cuir a la souplesse d’une selle ; mes semelles adhèrent aux trombones tordus en forme d’étriers ; le pupitre sent bon la forêt ; les lanières de mon cartable feraient office de licol si j’en avais besoin. Je n’en aurai jamais besoin : les bêtes n’ont pas besoin qu’on les maltraite pour comprendre ce qu’on exige d’elles – tout comme les petites filles. Ecuyère mélancolique à la veille d’embrasser un voyage extraordinaire, enfant pâlichonne juchée en pensée sur une jument à laquelle elle se confie, la voilà qui entre en piste le jour de son anniversaire : elle récite à la perfection sa poésie, puis salue et retourne jouer dans sa chambre en attendant impatiemment le grand jour du départ.

2.
Le grand jour était loin encore et, afin de brider ma hâte, j’ai fait un dessin pour Mme Régnier. Toute seule à mon bureau, à l’écart de papa et du reste du monde, j’ai dessiné une jument grise debout avec le haras à l’arrière-plan et, sous le ventre de la bête, une petite fille minuscule assise en tailleur. Mais la petite fille était en trop et j’ai déchiré le dessin. Sur une autre feuille ont reparu peu à peu les allées cimentées et les box, la maison et les peupliers, le camion et le manège. Les proportions étaient respectées et mon dessin m’a paru vrai. Cependant quelque chose clochait. J’ai compris que je m’étais cantonnée au visible et que faute d’avoir su me glisser derrière les évidences j’avais oublié l’essentiel, à savoir les costumes et les flacons de Mme Régnier, ses filins, les ustensiles bizarres qu’elle conserve dans son grenier et le coquillage à huit branches dans lequel elle entend chanter ses chevaux. Alors j’ai chiffonné mon dessin et sur une nouvelle feuille j’ai dessiné un haras rond comme une goutte d’eau, des bottes de foin mauves, des candélabres en forme de trident, des toits couverts d’écailles et, grâce à l’encre sympathique de papa, des chevaux invisibles. Même s’ils n’existaient pas vraiment, les chevaux se débattaient et saignaient sous le fouet, si bien que je me suis caché les yeux comme la petite fille du premier dessin. J’ai enlevé les mains : tout était en ordre et les couleurs s’étaient atténuées. J’espère que Mme Régnier sera contente. Elle est tellement gentille avec moi. Il y a cinq ans, elle et son mari ont acheté une pouliche grise destinée au saut d’obstacles. Quand elle a été dressée, je suis allée la voir et j’ai pu la monter. Pour remercier Mme Régnier, j’ai dessiné sa jument en décalquant une photo sur un livre. La légende portait son seul prénom, Âme-du-Val. Quand j’ai donné mon dessin à Mme Régnier, elle m’a précisé avec un sourire que la jument s’appelait Ame-du-Val sans accent. Ainsi dans mon église intime je l’ai baptisée Sans-Accent, ce qui veut dire sans tache, sans pensées tristes, sans douleur. Jamais elle n’a raté un obstacle et jamais elle ne souffrira, je le veux.

3.
La nuit du départ, maman est revenue. Elle était si parfaite, dans sa robe de bal, que tout le monde voulait l’élire reine. Le boa, autour de son cou maigre, cachait des suçons. A l’autre bout de la maison, papa accueillait les invités, serrait des mains puissantes, faisait des baisemains, tandis que maman valsait, heureuse comme jamais. Après les danses, je lui ai fait un petit signe et elle est venue à mon chevet. Elle a rangé mes médicaments, remonté les draps, éteint la lumière. Les gens se sont éclipsés, mais je savais que la fête n’était pas finie. Maman m’a grondée parce que je ne voulais pas dormir. Il me fallait comprendre que papa avait invité des centaines de personnes pour fêter son départ. Je me suis mise à pleurer : tu vas partir pour toujours, je ne veux pas que tu partes, reste ici, maman chérie. Maman a ri un peu fort. Son parfum sentait bon. Elle m’a caressé les cheveux et a dit : ma chérie, je reviendrai bientôt, très bientôt, peut-être dès la fin du mois. Mes larmes coulaient sur l’oreiller. Je ne voulais plus la lâcher. Maman a ouvert le fermoir de mes bras ; quelques gouttes de parfum et des plumes sont tombées sur la couverture. J’ai compris qu’elle allait partir pour de bon. Au moment où papa a invité maman à danser, le lustre s’est rallumé et les battants des portes ont déversé des flots de gens chics. Papa et maman tournaient les yeux dans les yeux au milieu d’un cercle d’invités en tenue de soirée. Ils se souriaient amoureusement, mais je savais au fond de moi qu’ils allaient bientôt se battre, que maman tomberait, que sa tête heurterait le pied de la table, que des liquides se déverseraient sur le tapis et que le salon serait bientôt vide, hérissé seulement de chaises basculées. Déjà ses cheveux blonds se dispersaient en tous sens comme des chevaux sous le fouet. Les raisins pourrissaient sur pied et les mirabelles pleuvaient de l’arbre sans attendre l’automne. L’orchestre couvrait le rire des danseurs qui continuaient à valser, à s’aimer sous les ors du salon. Le calme n’est revenu qu’à la fin du bal. Au matin, je me suis réveillée avec une grosse boule dans la gorge. Maman était partie depuis un an. Les chaises étaient redressées et sur la cheminée les cendriers en cristal resplendissaient. Sur mon oreiller, les diamants et les plumes avaient disparu. Tout le sang affluait dans ma tête : lourd, circulant mal, il engluait les parois de mon cerveau. Impossible de lire. J’entendais Sally, dans la chambre d’amis, se lever et faire son lit, mais je ne voulais pas l’embêter. Malgré mon mal de tête, je me sentais joyeuse : j’étais si contente de partir avec elle à Seignelay.

4.
Sally et moi avons préparé des sandwiches pour la route : deux petits et un gros, avec du jambon et des crudités. J’aimais bien Sally : elle était jolie, insouciante, et la vie lui était facile. J’adorais quand elle dormait à la maison. Certains soirs, papa la raccompagnait chez elle. Le plus souvent, elle restait toute la nuit, ce qui était plus simple et agréable pour tout le monde. Le lendemain, elle m’emmenait à l’école et, au lieu de m’embrasser comme font les mamans, me jetait un clin d’œil complice qui signifiait : amuse-toi bien, cocotte, on se revoit bientôt. Après le petit déjeuner, papa a chargé nos bagages et nous avons pris la route, abandonnant à la canicule les avenues irrespirables, les terrasses de café, les quais transformés en plage et les platanes noyés dans le bitume. Je me suis endormie, allongée de tout mon long sur la banquette, jusqu’au déjeuner que nous avons pris sur une aire de repos. La dernière heure de route a passé vite. Pendant que papa et Sally désactivaient l’alarme, allumaient le chauffe-eau, branchaient le frigo, enlevaient les housses et aéraient les pièces, j’ai repris possession du jardin, un peu désorientée par l’indifférence de la nature et par la vigueur des arbres qui en l’espace de douze mois avaient poussé plus que moi en toute une vie. Le cerisier ne portait plus aucune cerise : le pauvre n’avait pas su se défendre contre les corneilles et ce dépouillement prouvait la supériorité des animaux sur les végétaux – et des hommes sur le reste, car jamais les oiseaux pillards n’auront le loisir de picorer mes yeux. Quand papa m’a appelée, j’ai compris qu’il était déjà temps pour lui de repartir. J’ai dit : papa, je ne veux pas que tu partes. Il a confié les clés de la maison à Sally, puis il l’a embrassée en lui posant la main sur l’épaule. Alors qu’il se penchait vers moi, je l’ai remis en garde : papa, je ne veux pas que tu partes. Il m’a ébouriffé les cheveux avec un gros rire, comme si j’avais dit une sottise. Papa, je veux que tu restes avec nous. Mais, ma chérie, je dois travailler ; je reviendrai pour le week-end du 14 juillet. Ses mensonges claquaient comme des gifles. Papa, je ne veux pas rester ici, je ne veux pas que tu partes, j’ai peur, peur que quelqu’un veuille me battre. Voyons, ma chérie, personne ne veut te battre, il n’y a que des gens qui t’aiment ici. Et si j’ai très mal à la tête ? Il y a Sally avec toi, M. et Mme Régnier sont tout près, je leur ai laissé mon numéro de portable ; enfin, ma chérie, ça fait des années que tu viens ici, tu n’as jamais eu peur auparavant. Mais papa, s’il y avait un problème ? Il a ri à nouveau et a voulu m’embrasser de force. Comme je me suis mise à mordre, à pleurer et à trépigner, papa a dit à Sally : elle est fatiguée. Sally m’a donné un médicament. Au réveil, il était quatre heures et papa était déjà parti depuis longtemps.

5.
Sally avait le choix entre neuf chambres, réparties au premier et au deuxième étages. Elle a pris la chambre bleue avec les croisées. En cas de besoin, je n’avais que vingt pas à faire pour la trouver. Je pouvais tout aussi bien crier, car elle allait dormir à portée de voix. Plus que tout, c’était sa gaieté qui me rassurait. Ses parents ne possédaient rien. Quand elle avait mon âge, elle passait toutes ses vacances avec sa sœur dans un camping bondé de la Côte d’Azur, sans accès direct à la plage. Plus tard, elle s’est disputée avec son père et elle est partie tenter sa chance à Paris, sans argent ni relations. A force de garder des enfants, de s’occuper de personnes âgées et de faire des ménages, elle a fini par rencontrer des gens qui ont bien voulu l’aider. Deux vieilles jumelles lui ont déniché une chambre de bonne dans un immeuble très calme. Elle a pu s’acheter de la vaisselle, quelques meubles, un téléphone portable. Une enseignante chez qui elle travaillait l’a convaincue de reprendre ses études. Et aujourd’hui papa lui permettait de passer deux mois à la campagne tous frais payés. Sally était si douce avec moi que j’en venais à oublier qu’elle était payée pour être de jour comme de nuit ma baby-sitter, ou plutôt tout à la fois ma grande sœur, ma mère, ma confidente et mon amie. Sa présence m’était si précieuse que j’aurais triplé son salaire si j’avais pu. Mais elle s’en fichait, elle était mon alliée. En fin de journée nous sommes allées nous promener en forêt. Tout en marchant, des histoires nous venaient à l’esprit. Les oiseaux sifflaient des mélodies. Je savais que leur plumage s’accordait à leur ramage et j’aurais voulu colorier pour Sally, en souvenir de cette journée, des colibris et des toucans haut perchés sur les dernières branches, des oiseaux du paradis aussi élégants et rieurs qu’elle. Les églantiers étaient éclatants de blancheur. Les mûres m’ensanglantaient les paumes. Après le dîner, nous avons joué aux dominos et aux petits chevaux. La nuit tombait. J’ai demandé à Sally de verrouiller les portes et de fermer tous les volets au rez-de-chaussée. Elle a chuchoté : ne sois pas bête. Dans mes yeux, il y avait tant de supplication qu’elle a respecté mon caprice. Pendant que je lisais mon Jules Verne au lit, le vent s’est levé, faisant gémir la forêt, taire les oiseaux magiques, bruire les pierres et, peut-être, pleurer les chevaux au loin. J’ai appelé Sally pour lui demander si au matin je trouverais des traces de pas dans la terre des rosiers sous nos fenêtres. Comme elle se moquait de moi, j’ai voulu consulter papa, mais c’était le répondeur et j’ai raccroché.

6.
A coup sûr, il y avait des traces de pas ce matin sous ma fenêtre, mais je n’y ai pas tellement pensé, occupée que j’étais par l’idée de monter bientôt Sans-Accent. Mange-t-elle à sa faim ? Oui. Dort-elle au sec ? Sans aucun doute. Mais trouve-t-elle à qui parler ? Rien n’est moins sûr. C’est la première chose à laquelle j’ai pensé en me levant. De l’œil de bœuf du grenier on voyait une partie des écuries et le toit de la maison des Régnier découpé par les crêtes des peupliers. Mes tentatives de télépathie m’absorbaient si fort que j’ai laissé Sally m’appeler pendant dix bonnes minutes. A table, je piaffais d’impatience. Enfin, nous nous sommes rendues au haras. Le portail était fermé. J’ai frappé de toutes mes forces. Au bout d’un siècle, le gardien nous a ouvert. Il n’y avait personne dans la cour à part un palefrenier qui lavait le pavé à grande eau. La secrétaire, pendue au téléphone, s’est interrompue de mauvaise grâce pour nous apprendre que M. et Mme Régnier seraient absents pour toute la semaine. Grâce à l’insistance de Sally, nous avons appris qu’ils étaient partis à un concours avec leurs meilleurs chevaux, parmi lesquels ma jument adorée. J’en aurais pleuré. Les quelques poneys et chevaux d’école laissés au haras ne présentant pas grand intérêt, nous sommes rentrées directement. Mon dessin est retourné sur mon bureau, mon enthousiasme à la niche. Cette journée aurait été pleine d’amertume si papa ne m’avait appelée dans la soirée. Nous n’avons pas parlé longtemps car il était fatigué. Ensuite, j’ai essayé de lire au lit pendant que Sally passait d’interminables coups de fil sur son portable. La migraine a été plus forte que moi et j’ai renoncé, ouatée dans le ronron rose habituel. Pourquoi maman est-elle partie sans moi ?

7.
A la fin de la semaine, je suis retournée aux nouvelles. Le haras tournait toujours au ralenti. Deux débutantes malhabiles faisaient trotter des poneys sous l’œil d’un moniteur. L’odeur des peupliers, entêtante et citronnée, me disait de reculer, de prendre la fuite alors qu’il était encore temps. Mais je devais faire face. Les bureaux étaient vides, ainsi que les stalles et le hangar. J’ai trouvé le palefrenier qui travaillait à la pompe à eau derrière les bâtiments. Torse nu, penché sur la grille, il sifflotait comme si de rien n’était. Il a senti ma présence et s’est retourné. Mon visage ne laissait rien deviner. J’ai demandé si M. et Mme Régnier étaient rentrés. Il a répondu : non, il y a eu un problème. Quel problème ? Un cheval s’est blessé. Lequel ? Il a dit : reviens ce soir, on saura. Je suis revenue au crépuscule, alors que les parterres lugubres s’humidifiaient. Le palefrenier dînait seul devant la télévision et cette fois ma venue l’a franchement contrarié. Mais par l’esprit je l’ai forcé à répondre. Deux jours auparavant, Sans-Accent était rentrée dans un chandelier ; le vétérinaire avait peur qu’elle ne puisse plus jamais sauter. A ces mots je n’ai pas pleuré. Aucune douleur n’est apparue dans ma poitrine. Mon corps avait simplement disparu. J’ai compris que l’événement qui condamnait Sans-Accent n’était pas dû au hasard, mais qu’il était le produit d’une fatalité à quoi tout obéissait depuis sa naissance et la mienne. Très vite, alors que l’employé montait le son de la télévision pour couvrir ma voix, j’ai su que cet accident serait fatal à mon amie, c’est-à-dire à moi. Une musique très lente et funèbre est montée dans l’air comme un encens. Quand je suis arrivée à la maison, flottant au-dessus des cailloux, ma robe était maculée de terre. Sally a dit : mais où es-tu allée te fourrer ? Regarde-toi ! Je me suis déshabillée sans rien dire et pour me faire oublier complètement je suis allée laver ma robe dans une des salles de bain du premier étage. L’eau rouge de la baignoire s’écoulait mal. Ma tête charriait des cris et des caillots terreux. Le vent soufflait dehors et nous étions seules dans cette grande maison.

8.
Quand je suis redescendue pour le dîner, une merveilleuse surprise m’attendait : papa était là ! Visite éclair, a-t-il annoncé en me soulevant dans les airs. Je n’en croyais pas mes yeux : c’était mon papa immense, en costume anthracite, plus impressionnant que jamais, dardant sur Sally et moi son regard charmeur. Instantanément mes idées noires ont disparu et tous les chevaux du monde ont guéri aussi vite qu’ils s’étaient blessés. Sur la table du salon m’attendait un cadeau. Craintive, je me suis approchée. Le paquet était carré, décoré de rubans verts et dorés. Mes cheveux parés de ces guirlandes rayonnaient sous les yeux de papa. Mes doigts hésitaient au-dessus du papier qu’ils respectaient trop. Mais autour de moi tout s’accélérait : Sally dressait la table, papa faisait griller des toasts, les murs vacillaient, des gens valsaient. En débouchant une bouteille de champagne, papa a déclaré : ce soir, c’est la fête ! Puis, en me poussant légèrement pour m’inciter à ouvrir le cadeau, il a crié : eh, ma fille, tu te réveilles ? Le papier s’est déchiré sans que je l’aie voulu. Le paquet contenait un appareil photo, un appareil automatique sans aucun réglage à effectuer, avec un boîtier noir et grenu dans lequel avait déjà été placée une pellicule de vingt-quatre poses. Au lieu de remercier papa, j’ai voulu l’immortaliser : immense, un peu guindé dans son costume anthracite, plus impressionnant que jamais, accoudé à la cheminée où brûlait ma dévotion, il a jeté sur moi un regard étonné et il a refusé. Pendant le dîner, j’ai eu le droit de tremper mes lèvres dans sa coupe de champagne. Cette communion m’a comblée. Alors seulement je l’ai remercié, je l’ai remercié beaucoup, chaleureusement, sans fin, pour la surprise qu’il nous avait faite et pour le cadeau. Souriant, parce qu’il savait mériter ces marques de gratitude, il a posé la main sur ma tête. Ce geste n’était pas tellement affectueux, plutôt royal – le geste d’un roi qui flatte son destrier ou caresse les blés de son domaine. Sa main m’écrasait et m’engendrait tout à la fois, me gavant d’un amour si complet et si intense qu’à ce moment je n’aurais pu aimer personne d’autre, pas même moi. Les autres étaient décédés ou blessés à mort, peu m’importait car papa était là et cela seul comptait. Je n’étais plus sa fille, j’étais bien plus que cela : sa créature, son chat, sa chose peut-être, mais une chose qui est un bien inaliénable, un trésor après lequel on a couru toute sa vie. Eperdue de reconnaissance, je me suis sentie tout à coup coupable et bizarrement soluble, comme si je n’étais plus la migraine mais l’aspirine qui doit la tuer. Sally était toute pompette, dominée par la présence éblouissante de papa. Elle tremblait légèrement, de bonheur ou d’appréhension. Papa a décidé de dormir ici.

9.
Cette nuit-là j’ai fait un cauchemar. Comme c’était triste que le retour de papa coïncide avec un malheur. Ma chambre était tapissée de mimosas : des globules jaunes pétillaient partout, sur ma couverture, dans les tiroirs de mon bureau, dans les coffres, derrière les stores, au-dessus des étagères. Je me suis aperçue que ma chambre était l’écurie où vivait Sans-Accent. Elle était intacte. Le palefrenier est entré en sifflotant, chargé d’un seau de granulés, d’une étrille et de la grosse clé en fer avec laquelle il venait d’ouvrir ma chambre. Il a donné à manger à Sans-Accent et, pendant que ma jument se nourrissait, il lui faisait des compliments. Ensuite il a fait son pansage, en disposant joliment son épaisse crinière. Mais Sans-Accent avait peur, je pouvais le sentir physiquement. Des frissons nous parcouraient. Avec la clé, le palefrenier s’est mis à lui caresser le chanfrein, doucement d’abord puis un peu plus fort, en appuyant trop. Les dents de métal raclaient la peau de Sans-Accent qui ne pouvait s’enfuir, car elle était entravée. Tout autour les gens vaquaient à leurs occupations. Papa fumait un cigare et Mme Régnier tricotait. Je voulais crier, mais ma gorge était remplie de mimosas jusqu’à ras bord et les boules jaunes étouffaient tous les sons. Le palefrenier lui donnait de grands coups sur la tête et les dents. A la fin il s’est lassé ; il a retourné la clé et avec la boucle, comme s’il voulait décapsuler une bouteille, il a fouillé l’œil doux de la jument, avant de recommencer à cogner. Soudain le crâne a cédé et Sans-Accent s’est effondrée sur la paille mauve de sang. Les gens la laissaient agoniser, distants et ennuyés, impatients que le désordre prenne fin. Papa est arrivé au bras de Sally, mais Sally était morte, le visage tuméfié par les coups, les cheveux arrachés. Alors que je me débattais et hurlais, Sally est venue me voir en chemise de nuit, les yeux gonflés de sommeil, incapable de me consoler, ne comprenant pas pourquoi je parlais de clés, de fleurs et de chandeliers. Papa dormait-il encore ou était-il déjà parti au travail ? Je l’ignorais. Mais cette nuit-là j’ai compris qu’on me mentait depuis le début, que Sans-Accent avait été envoyée exprès à la faute, que papa le savait en m’expédiant avec Sally à Seignelay, qu’on avait donné l’ordre au palefrenier de m’induire en erreur le plus longtemps possible, que maman n’était pas morte ni partie en voyage mais qu’elle était attachée contre un arbre, humiliée et transie de froid, que les flacons de Mme Régnier contenaient du sang humain, bref que j’étais en danger dans cette belle demeure en lisière de forêt.

10.
Des bouquets, nous en avons fait des dizaines, tous plus beaux, plus odorants les uns que les autres. A cause de nous, les mûres et les champignons disparaissaient. Nous nous promenions pendant des heures, sans cesser de nous émerveiller, sans perdre une seule seconde notre bonne humeur. Nous avions plusieurs balades, désignées chacune par son nom, la Ruche, la Chênaie, la Soif, la Dure, au cours desquelles nous faisions des provisions de fleurs, de fruits et de feuilles. La forêt perdait son mystère. Grâce à la gentillesse de Mme Régnier, j’ai pu rendre visite à Sans-Accent, parfaitement installée et en voie de guérison. Elle a mis à ma disposition Ulysse, un pur-sang assez nerveux mais très précis si on lui parle avec douceur. Mes cauchemars étaient loin. Sally était d’une patience à toute épreuve avec moi. Après nos promenades en forêt, nous fabriquions des figurines en papier mâché, nous peignions, nous improvisions des mimes, nous lisions à haute voix Alice au pays des merveilles, nous jouions aux cartes, aux petits chevaux et aux dames. Juillet était exaltant. La nature et le soleil tuaient dans l’œuf toutes mes migraines ; mes cheveux blondissaient et j’étais heureuse.

11.
L’appareil photo n’était pas difficile à utiliser. Il me fallait économiser les poses puisque je n’en avais que vingt-quatre. Avant de prendre ma décision, j’ai donc beaucoup réfléchi. Sally avait un sourire si rayonnant, sa peau captait la lumière avec tant de force qu’il me semblait naturel de lui consacrer mes premiers essais. Mais quelle position, quel décor, quel moment de la journée privilégier ? Je la regardais aller et venir, cherchant à percer le secret de sa grâce. Mais la lâcheté de mon pari a fini par m’en détourner, car il était trop facile de réussir une photo avec un modèle si parfait. Les choses inertes, repliées et cruelles, m’attiraient davantage. On objectera que j’étais jalouse de la beauté de Sally et on m’accusera d’avoir été égoïste ; mais si j’avais vraiment été égoïste, je lui aurais demandé de me prendre en photo, moi la petite fille prodige sur laquelle tout le monde s’extasie. D’ailleurs mon raisonnement ne valait pas seulement pour les jeunes filles séduisantes : j’aurais pu parfaitement remplacer Sally par les chevaux de concours de Mme Régnier ou n’importe quel être d’exception. Mais tout cela n’avait aucune importance : je ne cherchais qu’à inventer de nouveaux amusements – assujettir les végétaux, les minéraux et les matières à mes jeux, ou plutôt me soumettre sournoisement aux leurs, car ce qui comptait c’était la perception de leurs accords secrets. Après l’une de nos promenades quotidiennes, j’ai rassemblé plusieurs objets empruntés à l’univers chloroformé de mon enfance, j’ai éliminé les plus grands au bénéfice des plus chétifs, au profit des miniatures qu’un souffle suffirait à briser, et j’ai disposé le tout sur le carrelage de la cuisine. L’appareil a fait le reste. Quelle frustration c’était d’ignorer le résultat d’une opération si mûrement réfléchie ! J’avais surtout peur d’être déçue.

12.
Mais j’étais mordue. Dès le lendemain, j’ai rapporté de la forêt des myosotis que j’ai placés dans un vase. Le mécanisme de l’appareil photo s’est déclenché. Le surlendemain, j’ai déposé un de mes Jules Verne au pied du fauteuil, à côté d’un bocal. Déclic. Une cuiller en argent entre les plumes de maman et les dés transparents de Sally. Déclic. Des poupées, des soldats de plomb, des baigneurs, des ballons, des ustensiles de dînette. Déclic. Des cartes étalées à côté d’un chaton de porcelaine – clic – mes lunettes posées près d’un arbre déplumé tordu exotique on dirait – clic – mes os mon squelette une minuscule boîte à musique qui ne tourne plus hormis une robe abandonnée sur le lino ma chère maman – clic – des mèches de cheveux répandues qui l’a vue qui la veut – clic – des fleurs rouge intense passion qui sature l’espace tout ce sang oh mon Dieu – clic – des fleurs mortuaires des couronnes mon diadème de petite reine malade maman soigne-toi papa cesse enfin papa tu m’aimes tellement pas assez. Sally était en train de m’appeler pour la troisième fois : le déjeuner est prêt, viens manger ! En transbahutant mes affaires d’un endroit à l’autre, j’ai fait tomber un gant dans l’herbe. La vision était saisissante. A la fin j’étais tellement obnubilée par mes natures mortes que Sally s’est fâchée pour de bon. Elle a dit : puisque c’est comme ça, je vais me promener toute seule. Reste enfermée si tu veux, mais sans moi. Elle a mis ses chaussures de marche et elle est partie en claquant la porte. Sans réfléchir, j’ai tout laissé en plan et je lui ai couru après. Quand une passion devient trop envahissante, il faut couper court.

13.
Le 14 juillet est arrivé plus vite que prévu. La veille, je m’étais couchée le cœur léger et au matin c’est papa qui m’a réveillée d’un baiser. La chambre était fruitée ; des éclats de soleil étaient disséminés sur les murs. En bas Sally s’activait déjà, préparant le café et le chocolat, pressant les oranges, sortant les bols de la machine à laver. Les retrouvailles se sont prolongées autour d’une table couverte de délices, dans une atmosphère digne des publicités les plus naïves. Quel entrain ! Les anecdotes et les rires fusaient. Ensuite, nous avons entraîné papa dans l’une de nos balades favorites, vers l’étang mystérieux, au bord duquel nous avons pique-niqué à midi. Rêverie sous les arbres, jeux de cartes, devinettes, batailles d’eau. J’ai consacré deux photos à notre escapade : une de nous trois au pied d’un tilleul, prise à l’aide du retardateur, et une de papa et moi avec l’ombre de Sally découpée sur l’herbe, les deux mains réunies au niveau de la tête. Nous nous sommes remis en route vers six heures : Mme Régnier, qui tenait à dire à papa tout le bien qu’elle pensait de sa fille, nous avait invités pour l’apéritif. Au haras, autour d’une table en rotin dressée au milieu de la pelouse, il y avait M. et Mme Régnier, leur secrétaire et deux couples d’un certain âge, des amis probablement. J’ai pu m’assurer par moi-même que Sans-Accent récupérait très vite. Les craintes du vétérinaire étaient donc infondées. Distraction de ma part ou saute d’humeur d’Ulysse, j’ai fait une chute. Juste devant la porte du manège, je me suis retrouvée la tête dans le sable sous les yeux effarés des invités. Le goût du sang dans ma bouche, la peur et la honte m’ont fait éclater en sanglots. Papa s’est précipité et après m’avoir examinée a déclaré : pas de panique, c’était une dent de lait. De soulagement, Sally a posé la main sur son cœur. Quant à Mme Régnier, elle m’a offert un coquillage à huit branches pour me consoler – ligne directe avec Sans-Accent. Le soir, il y avait un bal populaire au village. Papa a fait danser les dames, mais pas Sally, qui a affecté le plus complet détachement. Je savais bien, moi, qu’elle souffrait. Car elle souffre depuis que papa lui a dit non. Plusieurs fois, cette année, j’ai vu qu’il lui donnait beaucoup plus que le tarif convenu, manière de l’éconduire avec délicatesse. La nuit, quand la petite souris est venue, je ne dormais pas. Je n’ai pas ouvert les yeux pour autant : maman n’aurait pas aimé que je la surprenne ainsi, toute enharnachée dans sa robe du soir. Au matin j’ai trouvé une enveloppe sous mon oreiller. Elle contenait un billet de dix euros et une belle branche de mimosa séchée.

14.
Voulant remercier papa pour cette merveilleuse journée et pour l’appareil photo, j’ai décidé d’encadrer moi-même le portrait que Sally a pris de nous deux. Il l’aura comme surprise à la rentrée. Sur un cadre en cèdre j’ai collé des morceaux d’écorce, des petits coquillages et des lichens. Sally m’a commandé un verre aux bonnes dimensions. Avec deux bouts de carton rigide réunis perpendiculairement, nous avons obtenu le support et le pied. Il ne restait plus qu’à récupérer le portrait en priant pour qu’il soit réussi. Avant que papa ne reparte, je lui avais demandé de donner mes photos à développer. Tout désolé, il m’avait répondu : ma chérie, ce serait bien volontiers, mais je n’aurai jamais le temps ; et puis ta pellicule n’est pas terminée, il t’en reste encore sept. J’ai donc décidé de me débrouiller seule. En deux heures, j’ai préparé sept nouvelles mises en scène pour sept nouveaux clichés. Alors que Sally passait quelques coups de fil sur son portable et que le village était écrasé de chaleur, je me suis rendue au supermarché pour y faire développer ma pellicule. Le vendeur m’a donné une languette de papier et m’a dit de revenir à la fin de la semaine. Avec quelle impatience et quelle anxiété n’ai-je pas ouvert la pochette quelques jours plus tard ! Hélas, les photos étaient presque toutes ratées : sous-exposées, floues ou mal cadrées, elles n’avaient rien de commun avec les natures mortes que j’avais si précisément rêvées, agencées et saisies. Mes divertissements tournaient au ridicule. En regardant mieux, j’ai découvert avec étonnement des photos que je n’avais pas prises moi-même. Il n’y en avait que trois : une de Sans-Accent blessée dans sa stalle, une de Sally endormie et une de Sally et moi en train de cueillir des fleurs. Avec les deux photos prises le 14 juillet, c’était les seules réussies. Je suis rentrée à la maison perplexe. Sally était irritée. Bien entendu, je ne lui ai parlé ni de mes photos ni des autres. Ce soir-là la migraine m’a terrassée dès sept heures et je me suis retirée dans ma chambre sans dîner. Au lieu de lire, j’ai scruté dans les moindres détails la série des trois photos intruses. Sally était si belle, et tant de détresse se lisait dans les yeux de ma jument, que j’ai senti l’émotion me monter à la gorge. Mais la sensation s’est muée en terreur quand j’ai examiné la dernière : Sally et moi étions absolument seules ce jour-là, et personne n’avait pu matériellement nous suivre. Le sommeil m’est tombé dessus sans que je m’en rende compte et j’ai rêvé de chevaux aveugles, de poupées renversées et de gens qu’on battait sans fin.

15.
Je n’aime pas ces blagues de mauvais goût. Je n’aime pas les plaisantins quand ils sont lâches et bêtes. Toute la journée du lendemain, je suis restée muette. Bien que sa gaieté soit revenue, Sally me paraissait étrange. Comme moi, elle sursautait au moindre bruit, guettait par la fenêtre, et cet affût nous épuisait plus que le vent qui s’était levé sur la forêt. Sally est restée prostrée sur une chaise longue et moi, à bout de forces, je suis allée tout raconter à Mme Régnier. Mon histoire l’a étonnée, mais elle m’a dit de ne pas m’en faire : ne crains rien mon ange, je suis là, il ne peut rien vous arriver. Quand je suis rentrée, Sally avait les yeux rouges. Etait-elle victime de l’amour ou de la peur ? Le vent la rendait nerveuse, disait-elle. Aussitôt je l’ai imaginée endormie, le poing relevé au niveau de la bouche comme un bébé, insensible au pas de l’inconnu qui s’approchait. Il demeurait de longs instants à l’observer, puis il retirait doucement le drap, se penchait sur elle et la prenait en photo. Au réveil, Sally se sentait mal à l’aise. Le jour suivant, je lui ai proposé de faire la promenade de la clairière, celle où nous avions été suivies et photographiées cueillant des fleurs. Le soleil était brûlant et l’air vibrait comme au-dessus d’un feu. L’appareil photo, en bandoulière, gênait ma respiration. Quand nous sommes arrivées dans la clairière, tachée de mauve par les iris, j’ai dit à Sally : je vais te prendre en photo pendant que tu cueilles les fleurs. Elle s’est exécutée, mais au bout de quelques instants elle s’est redressée vivement en poussant un cri. Dans l’herbe, parmi les iris, il y avait une clé, une longue clé en fer pourvue d’un ruban rouge qui ressemblait à celle de mon rêve. En la ramassant, Sally s’est coupée avec une herbe. La blessure était insignifiante, mais la vue de son sang l’a secouée et elle a fondu en sanglots. Sa voix était plus aiguë que d’habitude : dis, cocotte, tu n’as pas l’impression qu’on nous suit ? J’ai regardé autour de nous. Le visage de Sally s’est fendu d’un rictus : excuse-moi, je suis ridicule, j’ai eu une prémonition cette nuit, c’était un cauchemar. Les larmes de Sally coulaient toujours. Elle était si belle que j’aurais été incapable de la prendre en photo.

16.
Hésitante, je regardais Sally pleurer. Elle secouait nerveusement sa main blessée et de l’autre serrait la clé. Ses lèvres tremblaient. Elle a fini par articuler : cette nuit, j’ai rêvé de ta maman. Elle était justement dans cette clairière, occupée à faire des bouquets. Un danger la menaçait. Soudain elle est tombée à la renverse. L’herbe a amorti sa chute. Elle avait le visage bouffi, presque difforme, couvert de bleus. Son corps s’est mis à descendre dans la terre, manœuvré par un système de cordes et de poulies. Le trou s’est refermé et j’ai compris qu’on venait d’enterrer ta maman. Elle était enfouie sous les iris et les iris s’épanouissaient par-dessus son visage. Sally s’est tue. Ses larmes ne coulaient plus. Pendant qu’elle se mouchait, j’ai posé ma tête sur ses genoux. J’ai dit : moi aussi j’ai rêvé de maman cette nuit. Elle revenait de voyage avec des cadeaux. Je pouvais sentir son parfum, car elle se penchait sur moi pendant que je dormais et de sa main gantée glissait une enveloppe sous mon oreiller. Pourquoi est-elle partie sans moi ? Parce qu’elle n’aimait plus la vie. Dis, Sally, tu m’aideras à cueillir des fleurs pour maman ? Des fleurs imputrescibles pour l’éternité, des rameaux d’olivier pour ceindre son front, des perles de rosée pour éloigner les mauvais esprits, des roses aussi étincelantes que les paillettes que je portais aux joues le jour où elle s’est enfuie ? Sally a opiné. Elle a glissé la clé dans sa poche et nous sommes reparties après avoir jeté un dernier coup d’œil sur la clairière et les iris qui couvraient les blessures de maman. En chemin Sally s’est mise à chanter. Le soleil était passé derrière les arbres et la forêt s’emplissait de soupirs. Nous sommes rentrées assoiffées et fourbues. Au rez-de-chaussée et dans les chambres, rien n’avait bougé. Sally a continué à babiller gaiement, mais l’air de rien elle nous a barricadées. Le portable de papa était sur messagerie et à la maison le téléphone sonnait dans le vide. J’ai essayé plusieurs fois d’appeler à son bureau, en vain. Le vent a soufflé toute la nuit, mais Sally, je crois, a bien dormi. Moi, vers trois heures du matin, j’ai été réveillée par un bruit au grenier. Mon appareil photo était tout contre moi sous la couverture, car j’avais décidé de ne plus m’en séparer. Je suis sortie de ma chambre et je suis allée à pas de loup dans celle de Sally. Elle dormait profondément. J’ai sorti l’appareil photo sans faire de bruit. Mes doigts n’ont pas voulu prendre la photo. Le lendemain, j’ai réessayé de joindre papa. Sa secrétaire m’a dit qu’il n’était pas venu au bureau depuis dix jours.

17.
Quelques jours plus tard, Mme Régnier nous a invitées à goûter. J’ai pu constater avec plaisir qu’elle avait exposé mon dessin sur le mur de la cuisine. Elle nous avait préparé du chocolat, des brioches et des éclairs. Elle n’a pas parlé des photos devant Sally mais au milieu de la conversation, prenant un air alarmé, elle a dit : évitez de partir en promenade trop tard, c’est plus prudent, il peut y avoir des rôdeurs. J’ai répondu avec malice : ah ! si papa était là ! Mme Régnier m’a regardé de travers. Après une seconde d’hésitation, elle a dit : ne sois pas ironique, ton papa travaille beaucoup, c’est quelqu’un de très important. Puis elle m’a resservi du chocolat. Je déteste qu’on me parle comme à un bébé. Je me suis levée et, sortant mon appareil photo, j’ai demandé si je pouvais faire un portrait de Sans-Accent. Mme Régnier a refusé avec une expression navrée : non, ma chérie, le flash la fatiguerait, elle n’est pas encore d’attaque. Après le goûter, nous sommes allées admirer une charrue d’époque que M. Régnier a achetée à un antiquaire pour décorer l’entrée du manège. Le haras m’a tout à coup inspiré du dégoût : ces coquillages pointus qui bordent les pelouses, ces ballons de cirque abandonnés dans les rigoles, ce pommier malade soutenu par des étais, ces jarres en terre ornent hideusement le domaine de la mort.

18.
Devant le feu, Sally m’a dit que j’étais une petite peste parce que j’avais caché la clé dans les iris afin de lui faire croire que nous étions suivies. J’ai passé la soirée seule, luttant contre la migraine. De guerre lasse, j’ai reposé mon livre et j’ai regardé le salon à travers un petit dé jaune. J’en venais à croire qu’elle avait raison : j’étais bel et bien une petite peste égoïste. Mais comment aurais-je pu tirer cette clé de mon cauchemar, transformer en ruban les gouttes de sang d’une jument et dissimuler le tout parmi les iris de maman ? Le sommeil ne venait pas, même avec les médicaments. Un volet claquait au vent. J’ai senti que nous étions en danger, Sally surtout, puisqu’un inconnu s’était approché d’elle alors qu’elle dormait, presque nue, abandonnée, et l’avait photographiée. Peut-être est-il nécessaire que les mamans meurent jeunes ? Des pas allaient et venaient au-dessus de ma tête. Pour oublier ce maudit volet qui battait par-dessus mon insomnie, je suis sortie dans le couloir. Les escaliers et le grenier étaient vides. Au loin, derrière les peupliers, une lumière se déplaçait, comme si quelqu’un parcourait le haras une lanterne à la main. Maintenant les pas s’attardaient au premier étage autour de la chambre de Sally. Je me suis souvenue de la nuit où maman avait quitté notre vie. C’était l’hiver. Il faisait très froid. Au matin la neige était mauve et maman ne vivait plus. Je me suis postée devant la chambre de Sally. La porte était fermée. Agenouillée, j’ai chuchoté : Sally, je sais que tu me fais la tête, mais il faut qu’on se parle, tu es en danger. Sally, si tu m’aimes moins que tu n’aimes mon père, n’aie pas honte. Peu importe que tu l’adores avec moi, si tu es mon amie pour la vie, si tu ne m’abandonnes jamais. Le volet claquait régulièrement. J’ai cogné plus fort à la porte de Sally. Elle ne voulait pas se réveiller. Le vent portait à mes oreilles un ronronnement lointain. J’ai couru au grenier : avant que je ne reconnaisse les phares de la voiture de papa manœuvrant devant la maison de M. et Mme Régnier, j’ai compris que le volet qui claquait au vent était celui de la chambre de Sally. Le long de la façade flottait un drap entortillé. J’étais seule dans la maison. Le jardin était désert. La lune décolorait les roses. J’ai senti dans ma tête les hennissements de Sans-Accent et j’ai couru vers le haras.

19.
Le portail était entrebâillé. Il n’y avait aucune lumière, ni dans les bâtiments d’écurie, ni dans la maison de M. et Mme Régnier, mais le clair de lune suffisait à me guider. La voiture de papa était garée dans l’allée principale. Mon cœur a battu plus fort et j’ai pensé : papa est revenu ! A mon approche, certains chevaux se sont réveillés. La chaleur exaltait l’odeur de la paille. Sans-Accent était dans son box. A côté de son grand corps presque blanc, je me faisais l’effet d’une poupée miniature. Elle était complètement guérie. Je l’ai caressée. Elle m’a reconnue et a frotté son chanfrein contre mon épaule. J’ai pensé que Sally était avec papa. Soit ils étaient dans la forêt, étendus sur un tapis d’iris, faisant ce que font les grandes personnes quand elles sont amoureuses ; soit ils se battaient jusqu’au sang, secondés dans leur furie par des vases et des bougeoirs. Dans les deux cas, ils s’aimaient sans moi. La masse de Sans-Accent remuait dans l’ombre. Je me suis soudain sentie affreusement triste, abandonnée à ma maladie et à ma solitude surdouée. J’ai voulu demander de l’aide à Mme Régnier et j’ai frappé comme une folle à sa porte et à sa fenêtre. Personne ne répondait. Les employés étaient rentrés chez eux. J’ai crié plusieurs fois le nom de Mme Régnier, celui de papa et celui de Sally. Les chevaux se sont mis à gémir. Ils avançaient les naseaux vers moi, implorant mon aide, et la lune faisait resplendir leurs yeux. Le box de Sans-Accent semblait accueillant. Elle a posé sa tête sur mon épaule et j’ai un peu pleuré. Une mince cloison de bois nous séparait, bloquée par un verrou. J’ai tenté de pousser le loquet. Sans-Accent a compris. Avec sa bouche, elle essayait de m’aider, mais ni mes mains, ni ses dents ne pouvaient venir à bout du verrou. Finalement j’ai escaladé la porte et je suis retombée dans la paille, à ses pieds. Nous avons reculé jusqu’au fond du box. Je me suis assise sur une caisse mal fermée qui débordait d’objets et d’habits. Parmi un fatras de porte-mines, de flacons, de calumets, de voiles noirs et de cordes, j’ai trouvé la chemise de nuit de Sally, encore toute chaude et parfumée. C’est à ce moment que j’ai compris.

20.
Petit Poucet léger, je rejoignais mon papa en suivant le chemin de la clairière. En route vers la surprise, je trottinais parmi les cailloux et les fleurs que j’avais semés. La lune dessinait une auréole blanche dans l’épaisseur des nuages. La forêt était pleine de bruits, de craquements et de trilles. Les branches des noisetiers ondulaient autour de moi. A mon approche les marcassins décampaient, soulevant la poussière argentée de la nuit et faisant frémir la forêt d’échos graves : petite fille, étends-toi ici, baigne-toi de verdure, deviens lichen et iris parmi nous. Moi, oublieuse de mes serments, je courais toujours vers la clairière. L’étang était calme où flottaient les nénuphars et les lentilles d’eau. De temps en temps des poissons crevaient la surface. J’ai failli voyager sous l’eau, attirée par les hippocampes indomptables et illuminée d’algues, mais mon sentier avait trop d’attraits. J’étais radieuse, légère, étonnée de mon courage, rafraîchie au cœur de la nuit par la dentelle des fougères et, comme la fée clochette, je voletais à travers les bois pailletés de mûres et de lucioles, je zigzaguais entre les bouleaux, les nids, les champs de violettes et les saules pleureurs que la foudre épargne l’été. Car j’avais compris que les trois photos formaient les indices d’un jeu de piste : la photo de Sally endormie indiquait que le jeu aurait lieu la nuit, la photo de Sans-Accent révélait l’emplacement des accessoires, celle de Sally et moi cueillant des iris divulguait le lieu de la rencontre. Papa, Sally, M. et Mme Régnier, ivres de rires, étaient en train de me faire une haie d’honneur jusqu’à maman.

21.
C’était notre clairière, une clairière avec de grands arbres sombres qui se rejoignaient au ciel. L’herbe était constellée d’iris sauvages auxquels la lune donnait une teinte bleutée. Sally était attachée à un arbre, le dos contre l’écorce. La corde, nouée autour de ses poignets et de ses chevilles, faisait le tour du tronc et revenait plusieurs fois sur son ventre. Elle était complètement nue. Un chiffon fourré dans sa bouche l’empêchait de crier. Plusieurs personnes, régulièrement espacées, formaient un cercle autour d’elle. Leurs visages étaient dissimulés derrière des masques en ébène percés de trous grimaçants. Tous brandissaient une torche allumée, comme s’ils allaient bientôt mettre le feu au bûcher auquel Sally était condamnée. La clairière résonnait de chants graves comme un chœur de basses. Sally pleurait les yeux fermés. Je me suis couchée dans l’herbe, à côté de maman, pour observer la scène. Les personnages masqués restaient immobiles. Quand le chant devenait plus sourd, l’un d’eux s’avançait vers Sally et lui parlait longuement à l’oreille, avant d’utiliser un accessoire posé à terre. Ainsi, successivement, on lui a soufflé de la fumée de pipe dans les narines, on a renversé des liquides sur elle, on a peigné ses cheveux, on l’a fouettée avec une cravache. Sally était si vulnérable et si belle qu’il était affreux de l’humilier de cette façon, et pourtant on aurait dit que les officiants avaient précisément à cœur d’avilir cette dignité qu’ils n’arrivaient pas à lui ôter. Son corps était sillonné de chenaux rouges qui lui coulaient jusqu’aux pieds. Je me suis souvenue que sa peau me faisait songer à un fruit d’été. Sally était charnue et veloutée et, à chaque coup de cravache qu’on lui donnait, elle ressemblait davantage à une pêche – une pêche écrasée, riche en sucre, dont les chairs rouge orangé laisseraient bientôt apparaître le noyau. Je ne pouvais détourner mes yeux de la cérémonie, fascinée que j’étais par la beauté et la nudité de Sally. Les nuages se sont dégagés et les puissances de la nuit ont répandu une poudre d’argent sur la victime qu’on leur immolait. J’étais à la fois horrifiée et émue. Si j’avais dû dessiner la scène, j’aurais mis sur la feuille des couleurs décalées, bleu pour l’arbre, orange pour le corps de Sally, mauve pour l’herbe, encre sympathique pour les chevaux que la clairière accueillait en grand nombre. Le personnage à la cravache s’est prosterné aux pieds de Sally, puis il l’a fouettée si fort qu’elle s’est évanouie. J’ai laissé échapper un cri que personne n’a entendu. Les sacrificateurs ont retiré leurs masques et j’ai reconnu M. et Mme Régnier et leurs amis. C’est papa, sanglé dans un uniforme et botté, qui donnait les coups de cravache. Sans comprendre ce que je faisais, j’ai saisi l’appareil photo que je portais en bandoulière, j’ai cadré et j’ai appuyé sur le déclencheur. Le flash a aveuglé la nuit.

22.
D’un seul élan ils se sont retournés vers moi. M. Régnier a crié « là ! » et papa s’est précipité ; mais j’avais déjà disparu dans les profondeurs de la forêt. J’ai couru longtemps, insensible aux gifles des branches, aux épines qui me déchiraient les mollets, au choc rapide et régulier de l’appareil photo sur mes hanches. La forêt hurlait à mes oreilles. A bout de forces je suis tombée sur un tapis de mousse. Je n’entendais plus que le battement de mon cœur lancé au galop et les mélodies sporadiques des oiseaux de nuit. Je me suis blottie au creux d’un buisson. Les autres étaient toujours à ma recherche. Par télépathie, je savais que papa pensait : cette petite fouineuse en sait trop, elle va devoir rejoindre sa mère. Il n’y aurait pas de pardon pour moi. Mais le courage ne me faisait pas défaut : je sentais sur ma nuque l’haleine des chevaux fiers. Papa et ses amis enrageaient contre moi car j’avais été plus maligne qu’eux : les entrailles du boîtier noir contenaient une preuve. A cause de moi, ils seraient punis. Il fallait faire vite pour avoir une chance de sauver Sally. Au bout de quelque temps, j’ai entendu la voix de papa qui m’appelait à travers la forêt. Un silence entrecoupé de hululements lui répondait. Papa m’appelait sans discontinuer : ma chérie, dis-moi où tu es, je ne te ferai aucun mal, c’était un jeu, nous voulions te faire une surprise. Je savais qu’il mentait. J’avais ma preuve. Maman était morte à cause de lui. Après ce qu’il avait fait, ce n’était plus mon papa. Il fallait qu’il paye maintenant. On le jetterait en prison. On me placerait dans une vraie famille. Sally et moi serions amies pour toujours. Avec la voix de papa toute la forêt répétait mon prénom. Le buisson était doux. Papa pouvait continuer à s’égosiller toute la nuit s’il le voulait, j’avais décidé de ne plus bouger plus d’un pouce.

23.
La forêt scandait mon prénom. Je pensais à Sally. Les images que j’avais volées nourrissaient déjà de nouveaux rêves. Toute ma vie durant j’allais voir les larmes filtrer de ses paupières closes, le bâillon déformer sa bouche, le rouge souiller ses cuisses. Une fatigue immense s’est abattue sur moi. Je n’avais plus la force de souffrir. Mes nuits ne supportaient déjà plus la violence des cauchemars. Maman était sous terre et, comme le psychologue l’avait dit un jour, il fallait que je surmonte ma douleur. Avais-je le droit de juger papa ? Mon amour pour lui pouvait-il être supplanté par l’horreur qu’il m’inspirait ? N’avait-il pas le droit d’aimer Sally lui aussi ? Il ne fallait pas que je le punisse de me l’avoir préférée. Cette forêt hantée me faisait peur. Elle menaçait de m’engloutir. Les corbeaux n’auraient pas mis longtemps à me crever les yeux. Je suis sortie du buisson et j’ai répondu à l’appel de papa. Il s’est tu un instant puis a recommencé à m’appeler, car il était très loin et avait besoin d’être guidé par ma voix. Je l’ai aperçu la première. Vêtu de son uniforme et de ses bottes, il avançait prudemment, aux aguets, comme un soldat perdu dans la jungle. Quand il m’a vue, il a tressailli, mais son pas ne s’est pas accéléré. Il a dit d’une voix normale : viens me voir, je ne te ferai aucun mal. J’ai marché vers lui, confiante, heureuse de revoir enfin mon papa. Au moment où j’allais me précipiter dans ses bras grands ouverts, une onde de soulagement est passée sur son front et j’ai compris que j’étais en train de me jeter dans la gueule d’une créature infernale, violente, sanguinaire. Je l’ai esquivé et j’ai repris ma course vers le cœur de la forêt, vers les chevaux sans cavaliers. Mais cette fois papa était trop près de moi pour me laisser prendre de la distance. D’un bond il m’a rattrapée. Son élan était si puissant qu’il est tombé sur moi et m’a plaquée au sol. Penché sur moi, papa était un énorme bouquet de fleurs rouges. Son odeur emplissait tout. Un tam-tam oppressant, bruit du sang contre mes tempes, ébranlait le clair de lune. Moi, poupée renversée, vaincue, écrasée par son poids, j’avais envie qu’il me couvre de baisers, je voulais qu’il m’aime comme un papa. Au lieu de cela, il m’a arraché l’appareil photo et m’a donné une claque. Mes lunettes ont roulé dans l’herbe et j’ai perdu connaissance.

24.
Il pleut dehors. Un courant d’air tiède me parvient du vasistas entrouvert. L’atmosphère est rose, cotonneuse. Mes membres et ma langue sont comme engourdis. Les vacances sont finies, je crois. Papa est allé fumer une cigarette dans les escaliers. Le nouvel appareil photo qu’il m’a offert, beaucoup plus perfectionné que le précédent, est posé sur ma table de chevet à côté de mon Jules Verne. Les infirmières sont très douces avec moi. Elles disent que je me suis cogné la tête en faisant la folle. Quand je me suis réveillée, il y a quelques jours, papa m’a dit d’un air terriblement désolé : ma chérie, le soleil tapait trop fort, tu tournais comme une toupie depuis des heures, et voilà c’est arrivé, tu es tombée dans l’herbe tête la première. Je suis venu te chercher immédiatement et Sally a dû repartir chez elle ; tu avais trente-neuf cinq, que voulais-tu que je fasse ? J’ai répondu : et maman, tu l’avais attachée comme ça aussi ? A ces mots, papa s’est mis à pleurer : ma pauvre chérie, ta maman est partie parce qu’elle ne nous aimait plus ; il n’est pas un jour sans que je pense à elle, mais je ne devrais pas, nous ne devrions pas, car il faut oublier le passé. J’ai répondu : oui, papa. Puis je me suis tournée de l’autre côté et j’ai essayé d’oublier ma migraine. Mardi prochain, je pourrai sortir. Je suis si contente de retrouver l’école, la cour, les trous dans les racines du platane où les billes veinées de rouge s’encastrent comme des yeux de biche blessée. Le sujet de la première rédaction portera sur les vacances. Je raconterai que je suis partie en croisière avec mes parents. Nous avons vogué vingt-quatre jours et vingt-quatre nuits à bord d’un voilier blanc qui attirait dans son sillage des dauphins si intelligents que nous pouvions communiquer. Les creux des vagues atteignaient parfois six mètres. Nous doublions des îlots coiffés d’une végétation luxuriante. Les poissons volants ne sortaient de l’eau qu’au crépuscule et nous frôlaient la joue comme des gants frais. Mon écriture sera propre. J’aurai encore dix sur dix. La maîtresse lira ma rédaction et les autres élèves écouteront bouche bée. Mais moi je saurai bien que ce passé est mille fois moins beau que mon futur. Car le temps reviendra bientôt des grandes vacances et du soleil. J’entrerai en catimini dans le haras de M. et Mme Régnier, pieds nus et les genoux terreux d’avoir trop chahuté avec Sally. Mon pas sur le gravier sera indolore. Les néons fixés au-dessus des stalles me feront belle et ailée, âgée d’à peine dix-huit ans. Alors, d’un geste sûr, empreint de cette gravité que je n’aurai pas perdue, je lâcherai tous les chevaux dans la forêt. Sans étriers, les mains enlacées à la crinière blanche, je chevaucherai Sans-Accent et ensemble nous partirons loin, très loin du paradis rose où je somnole en écoutant le tic-tac des horloges et le cœur de papa.


Yvan Améry


 

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